Analyser la géopolitique mondiale pour comprendre que les réfugiés sont des victimes, pas des coupables

« Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. » La phrase claque régulièrement quand est évoquée la question des migrants. Elle tourne également en boucle sur les réseaux sociaux et les forums des médias comme une formule magique qui permet de clore un débat sans mettre sa conscience à mal. Et si, en fait, les termes de cette phrase n’étaient pas les bons. Et si la vraie question pour les occidentaux était : comment faire pour cesser de provoquer la misère du monde ? La plateforme PAVEE (pour Plateforme Agir pour un Vivre Ensemble Egalitaire), soutenue par le CIMB (Centre Interculturel de Mons et du Borinage), a saisi cette question à bras-le-corps lors d’une conférence organisée dans le cadre de la Journée mondiale des réfugiés.

La conférence de PAVEE répondait à un constat simple : les espaces publics doivent être occupés par d’autres paroles que celles des médias habituels et d’Internet, par des discours qui rentrent dans la complexité des choses, qui montrent ce qui n’est pas visible. L’orateur central chargé de lever le voile sur la crise des réfugiés était Michel Collon. Journaliste, écrivain et historien, il est également le fondateur d’Investig’Action un collectif indépendant qui regroupe des journalistes, des écrivains, des vidéastes, des graphistes, etc. Son regard sur la thématique n’est pas neutre parce qu’avant de créer ce collectif, l’homme a travaillé pour le magazine Solidaire du PTB. Reste que son opinion très tranchée offre un éclairage à la fois original et documenté sur les coulisses de cette crise humanitaire d’envergure.

Un pillage organisé

Le credo martelé par Michel Collon peut se résumer en une phrase, celle par laquelle il introduit son intervention : nous avons une responsabilité dans ce qui est arrivé, nous n’avons pas fait ce qu’il fallait. Pour lui, les réfugiés ne sont pas un danger, ils sont des victimes, nos victimes à nous, les victimes de fonctionnements et de politiques dont il convient d’exposer les coulisses. Et d’énumérer, à titre d’exemple, chaque pays africain, ses matières premières qui lui sont volées par des pays et des empires industriels occidentaux, en y organisant des expropriations et des exactions en tous genres (vols de terres, assassinats, guerres civiles, etc.) pour mieux les piller.

« Il y a le Nigéria et son pétrole volé, entre autres, par Shell. Le Mali et son or volé par les multinationales. Le Niger, pays prétendument le plus pauvre mais en réalité très riche, et son uranium volé par Areva, Engie… pour nos centrales nucléaires. Le Libéria et son fer qui donne lieu à une bataille entre les États-Unis et la France pour se l’approprier. Idem pour le diamant de Sierra Leone. La Côte-d’Ivoire et son agro-alimentaire accaparé par des groupes comme Bolloré, Bouygues, etc. Le Congo, pays le plus riche du monde avec son diamant, son or, son cuivre, son coltan, etc. sources des multiples exactions et guerres civiles organisées qui ravagent le pays. Il y a aussi la Somalie, son pétrole et sa position stratégique vers la Chine. Le Soudan, même chose. L’Algérie, et son pétrole et son gaz. L’Éthiopie, son agro business, ses terres volées, ses paysans chassés vers des bidonvilles… » L’énumération semble ne jamais devoir s’arrêter.

C’est ce que Michel Collon appelle le crime géographique vis-à-vis de celui qu’il appelle « le continent le plus riche du monde », et qui s’applique aussi à l’Amérique du Sud et à l’Asie. Depuis la crise des années 1965-73, une des volontés du monde industriel est, selon lui, de démonter la sécurité sociale, de délocaliser la production tout en important de la main-d’œuvre, et tout ça produit des réfugiés. Et de prendre l’exemple hondurien où un nouveau président a voulu privilégier le développement de l’économie nationale en favorisant les échanges locaux, limitant ce faisant les exportations vers les États-Unis. S’en est suivi un coup d’État organisé par la CIA, provoquant un afflux de population vers… les États-Unis.

L’enjeu du contrôle des ressources

Pour Michel Collon, le leitmotiv ne doit pas être « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », mais « Il faut cesser de la fabriquer ». L’invasion de millions de réfugiés n’est, pour lui, que la conséquence d’un système où, quand un dirigeant veut emprunter une voie indépendante qui bannit le colonialisme économique, il est assassiné ou écarté. Où l’Otan s’est instauré en tribunal qui juge les chefs d’État qui ne lui plaisent pas, où les dirigeants sont achetés et où, quand toutes les autres mesures ne suffisent pas, on fomente des guerres. Sans oublier que l’aide au développement n’est pas une vraie aide au développement, mais un système derrière lequel se cachent les grandes puissances et des grands groupes économiques mondiaux.

« Les États-Unis ne veulent pas d’un Morales ou d’un Chavez qui voulaient se réapproprier le contrôle de leurs ressources naturelles, assène l’intervenant. Leur but est notamment de contrôler le pétrole mondial, pour contrôler l’Europe, pour contrôler aussi l’Asie sur lesquelles ils veulent maintenir une suprématie. Et pour y arriver, ils sont prêts à tout, y compris organiser des conflits et de la pauvreté qui chassent les populations. » Et d’ajouter : « La question des migrants n’est pas un problème neuf. Il date du début du capitalisme qui a d’emblée nécessité un gros volume de main-d’œuvre. À cette époque, on a chassé les paysans vers les usines. Et, lorsque ça n’a plus suffi, on a importé 30 millions d’Africains pour étoffer le volume de main-d’œuvre, ce qui a eu pour effet, entre autres conséquences, de stopper le développement africain. »

Construire des fronts régionaux

L’intervenant rappelle aussi que l’immigration et le racisme ne sont pas nouveaux. « Celui-ci a été d’usage, par exemple, pour les Belges qui ont fabriqué le métro de Paris, pour les Irlandais qui ont construit celui de Londres, pour les Espagnols qui ont cultivé les vins de Bordeaux, pour les ouvriers flamands venus en Wallonie, etc. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu trois fois plus d’immigration entre 1850 et 1914 qu’aujourd’hui. Mais l’argument est utilisé dans la démagogie des partis d’extrême-droite. »

Pour le journaliste, si la France et l’Allemagne importent de nos jours de l’immigration, c’est parce qu’ils bénéficient de la sorte de travailleurs bien formés dans leur pays d’origine aux frais de ce dernier, qu’ils paient moins, qui se retrouvent dans une position d’infériorité avec moins de droits, qui sont peu syndiqués, qui ont peur… pour, au final, se retouver désignés comme la cause de l’appauvrissement des travailleurs du pays, y compris par les travailleurs des immigrations précédentes.

Selon Michel Collon, des opérations récentes comme Sign for climate ou Sign for my future relèvent d’une immense hypocrisie. Les grands groupes industriels pollueurs (comme, par exemple, Unilever qui est, entre autres, un grand promoteur de l’usage de l’huile de palme qui provoque sécheresses, déforestation, etc.) en sont signataires aux côtés de ceux qui pensent s’engager dans un combat vers un mieux. Or, ce sont ces groupes qui fabriquent la pauvreté, qui chassent les paysans de leurs terres, au lieu de les protéger, les former, leur ouvrir des crédits… Pour lui, les pays du Sud ne s’en sortiront pas tout seuls. Leur seule voie de salut est de construire des fronts régionaux, des fronts de solidarité, des ponts entre eux, de mettre en place ce qu’on appelle le panafricanisme pour l’Afrique.

S’attaquer à la question des richesses

Serge Bagamboula est un des innombrables exemples de victime de la crise des réfugiés. Arrivé en Belgique en provenance du Congo Brazzaville où il était enseignant, il est aujourd’hui engagé dans la coordination des sans-papiers. Son histoire au pays a été conditionnée par celle d’un nouveau président élu qui, à son arrivée au pouvoir, a annoncé un nouveau partage de la production de pétrole qui se subdivisait jusqu’alors en 25% pour le pays contre 75% pour les sociétés privées qui l’exploitaient. Cette décision a entraîné l’éviction du président et une guerre meurtrière que Serge a été contraint de fuir. Aujourd’hui, l’homme témoigne sur le pillage de l’Afrique et sur le drame de la condition de réfugié.

« L’Afrique n’est pas un continent pauvre, assène-t-il d’emblée. C’est un continent qu’on appauvrit. L’Afrique n’est pas la misère, mais la richesse. Et, si, comme on le dit, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, on peut visiblement prendre toute la richesse du monde. Il faut donc commencer par s’attaquer à la question des richesses qui quittent ces pays. Ceux-ci ne peuvent pas avancer tant qu’ils sont contrôlés de l’extérieur. »

Et il enchaîne à propos des migrants : « Il n’y a pas de honte à vouloir trouver une vie meilleure. Or, aujourd’hui, les marchandises, même pillées, peuvent voyager, mais pas les humains. Criminaliser la migration et les sans-papiers est devenu aujourd’hui un système contre lequel notre coordination se bat. » Avant de conclure : « N’oublions pas que la majorité des réfugiés migrent vers les pays voisins du leur, pas vers l’Europe. Dans ma région, il y a des campements de pêcheurs qui sont devenus de gros villages. Il faut changer les visions. Là-bas, la coopération devrait être du donnant-donnant. Et ici, il faudrait retenir que les migrants peuvent apporter quelque chose à leur pays d’accueil. »

Dominique Watrin