Associer populations locale et étrangère, l’arme fatale pour faire progresser réellement la lutte contre la pauvreté

La pauvreté et la précarité qui en découle sont universelles et multiformes. Leur dénominateur commun : la détresse qui les accompagne. Aujourd’hui comme autrefois, certains pans de l’opinion publique ont tendance à placer les migrants comme ceux qui empêchent « nos » pauvres de bénéficier de l’attention nécessaire et qui accaparent l’aide qui leur revient. C’est ce volet de la thématique que le CRIPEL (Centre régional d’intégration des personnes étrangères ou d’origine étrangère de Liège) a mis en exergue lors d’une midi-conférence intitulée « Opposition des précarités : pauvreté, exclusion et migration face au travail social ». Avec aux manettes de cette conférence-débat virtuelle, Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.

Acteur belge majeur de son domaine de combat, le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) est une asbl qui s’est assignée pour mission de contribuer à éradiquer la pauvreté sur le territoire de la Wallonie et de Bruxelles. L’idée est de se battre pour que toutes les personnes, quels que soient leur parcours de vie et leurs origines, aient accès aux droits fondamentaux. L’idée sous-jacente du réseau emmené par Christine Mahy est que la pauvreté est majoritairement due à la manière dont les politiques sont organisées, dont les institutions fonctionnent et dont les richesses sont réparties. « La pauvreté, c’est une vie où il y a trop peu de tout, explique-t-elle. Cela naît souvent d’événements accidentels de la vie (perte d’emploi, drame affectif, incarcération, etc.). Le pays a des outils solidaires nés des luttes sociales, comme la sécurité sociale, les services sociaux, etc., ce qui implique que le système conçoit que l’on puisse être aidé, c’est important. »

Prioriser les enjeux

Le RWLP travaille avec les personnes pauvres, quelles qu’elles soient, qui vivent sur son territoire. « Ou plutôt, précise Christine Mahy, les pauvres qui tentent de vivre malgré la pauvreté et ce, quelle que soit la durée de leur présence sur ce territoire. » Cela inclut donc toutes les personnes étrangères, régulières ou pas, mais aussi les sans-papiers et les migrants en transit. La différence entre toutes ces catégories de population, c’est que le réseau ne peut pas agir de la même manière pour chacun. Comment s’effectue le travail de l’asbl ? « On agit d’abord avec les personnes concernées, détaille Christine Mahy. On tente de leur faire porter un regard différent sur l’organisation de la société, tout en leur faisant mettre le doigt sur les problème vécus et en essayant de dégager ensemble la cause de pauvreté entre responsabilité individuelle et organisation de la société. Il s’agit à ce niveau de prioriser les enjeux. »

Pour le réseau, il est important d’associer ce travail à une démarche d’éducation permanente, d’éducation populaire. La philosophie véhiculée à ce niveau est que les gens qui se battent pour vivre ont aussi le droit de participer au débat public, c’est-à-dire de faire changer le regard sur la pauvreté. Pour ce faire et pour donner plus de poids à cet objectif, le RWLP collabore avec le réseau flamand équivalent, ainsi qu’avec deux réseaux bruxellois.

Créer des circuits courts politiques

La récente pandémie sanitaire de Covid a donné lieu à une interpellation des gouvernement wallon et gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles de la part du réseau wallon afin que soit prise en compte la situation des populations en détresse sociale durant cette crise. Cette démarche a entraîné la mise sur pied d’une task force wallonne d’« urgence sociale ». Cet épisode témoigne à quel point le RWLP s’efforce d’être en connexion avec des acteurs politiques afin d’ébranler les convictions des décideurs. Il s’agit, selon Christine Mahy, de « créer et faire vivre des sortes de circuits courts politiques et de se positionner de la sorte comme une organisation à consulter ».

En interne, le RWLP est un champ participatif auquel prennent part les personnes du réseau, une majorité de Belges de souche ainsi qu’une population étrangère, installée ou non. Le credo est d’accueillir les populations dans la diversité. Les populations d’origine étrangère qui arrivent sur le territoire connaissent des conditions d’existence dégradées : le marché du travail se réduit, l’enseignement ne réussit souvent pas à « accrocher » leur jeunesse, ce qui n’est pas le cas pour les jeunes de souche aisée. Des générations s’appauvrissent, alors que les parents établis précédemment sur le territoire se sont bien insérés. Cela s’associe à la forte présence de ces populations dans des quartiers peu investis par les pouvoirs publics, ce qui crée une spirale appauvrissante où survivent des générations qui se sentent délaissées (avec décrochage scolaire, sentiment d’inutilité, etc.).

Lier les luttes

En ce qui concerne les migrants, il faut garder en mémoire que ce sont des causes d’appauvrissement dans le pays d’origine (climat, guerre, etc.) qui amènent ces gens chez nous. Ces causes sont souvent intrinsèquement liées à l’enrichissement d’une partie de la population aux dépens de l’autre, à la violence, à l’absence de sécurité sociale, etc. Face à ce cortège de situations dramatiques, il est important de battre en brèche la persistance d’idées reçues réductrices et de préjugés qui tendent à opposer les victimes belges de la pauvreté structurelle et les « étrangers » victimes du même mal.

En Belgique, la question essentielle qui se pose est de savoir comment on organise le droit à l’aisance pour tous. Autrement dit, le droit à avoir plus que ce qui permet simplement la survie, avec des risques d’expulsion, l’usage de compteurs à budget, etc. Et, dans le combat pour cette vie décente, Christine Mahy estime qu’il est indispensable de lier les luttes contre la pauvreté en y associant les acteurs de la migration afin d’empêcher une instrumentalisation de ces luttes par ceux qui ne veulent pas accorder des droits égaux aux migrants. Ce risque d’instrumentalisation menace notamment la petite classe moyenne dont une partie, fragilisée par les conséquences de la crise sanitaire, peut sombrer dans la pauvreté. Cette crise pourrait amener à établir des priorités entre les pauvres, en aidant d’abord ces « nouveaux pauvres », puis les autres pauvres et enfin, les pauvres venus d’ailleurs, alors que les causes de leur pauvreté sont identiques et les conséquences de celle-ci également pareilles.

Déconstruire les représentations erronées

Les actions solidaires mises en place contre la pauvreté ne peuvent tout compenser. Pour Christine Mahy, il faut dès lors une réponse stable de la société afin que les personnes concernées puissent y reprendre pied, après avoir récupéré des forces. Au niveau du RWLP, la participation de ces personnes est essentielle. Sur la question du racisme, le travail du réseau consiste à interroger les personnes pauvres sur leurs représentations des personnes étrangères, en se basant sur le phénomène admis que le racisme percole dans les populations précarisées, avec des affirmations récurrentes comme, par exemple, « Si j’avais été noir(e), j’aurais eu un logement social. »

Pour Christine Mahy, « la non-résolution des injustices vécues par les gens éveille la concurrence entre populations pauvres. D’où l’importance de démonter cette mécanique ». Et de citer l’exemple des clichés surgis au lendemain des attentats de 2015 et 2016 à Paris et Bruxelles. « Un fantasme s’est développé selon lequel il y avait quasiment un terroriste derrière chaque porte de certains commerces de Bruxelles, et tout particulièrement de Molenbeek, expose-t-elle. Pour démonter cette croyance, nous avons organisé un déplacement d’un groupe de personnes précarisées sur le terrain à Molenbeek. Sur place, nous leur avons fait découvrir les quartiers et rencontrer des habitants, mais aussi des personnes du public des associations actives sur place. Ce moment leur a fait découvrir que les combats de ces gens étaient les mêmes que les leurs, sur le droit au logement, etc. Découvrir que des femmes « voilées » avaient des préoccupations et combats identiques aux leurs a permis d’avancer sur la voie d’une déconstruction de leurs représentations erronées à l’intérieur-même du réseau. »

Pour amener les populations précarisées sur la voie de cette non discrimination envers les personnes étrangères ou d’origine étrangère, la secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté évoque quatre pistes : participer à des actions des associations du monde de l’immigration, investir l’espace public via notamment des manifestations dans la rue, travailler activement à une ouverture du réseau à la diversité, et créer un espace de négociation avec le monde politique qui crée des cloisons étanches entre les populations pauvres. Même si certaines situations réclament une réponse particulière, Christine Mahy le martèle : « Ça n’a pas de sens de dresser les gens pauvres les uns contre les autres. Il faut même faire passer le message que l’accueil des migrants est un plus pour la société. »

Dominique Watrin