Combattre ensemble le racisme : une lutte qui implique de comprendre hier, d’agir aujourd’hui et de bâtir demain

En avril dernier, de nombreuses personnalités du monde médiatique avaient prêté leur image à une campagne de lutte contre le racisme baptisée « Ensemble ». Pendant plusieurs mois, ce projet bâti autour d’un clip promotionnel a donné lieu à de nombreuses activités de sensibilisation, ainsi qu’à l’organisation de formations et de collaborations, toutes menées dans la région de Charleroi. Aux commandes de cette initiative d’envergure, le CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) a clôturé cette campagne par un colloque ambitieux autour de la thématique « Comprendre hier, se rencontrer aujourd’hui, bâtir l’humanité de demain ». Avec, au programme, plusieurs interventions théoriques centrées sur le racisme.

Invité à retracer l’histoire du racisme, le premier intervenant, Julien Paulus, anthropologue-coordinateur du Centre d’études et des Éditions des Territoire de la Mémoire, a préféré limiter son exposé à la période s’étendant du Moyen Âge à nos jours. D’emblée, l’anthropologue souligne la distinction capitale qu’il convient de faire entre le racisme, décrit comme un comportement humain quotidien de réflexe par rapport à la différence, et le racialisme qu’il présente comme une idéologie justifiant et objectivant les comportements racistes. Ce dernier correspond à la coexistence de cinq facteurs. Le premier est de considérer les races comme une réalité. Le deuxième est d’établir une continuité entre critères physiques d’une part, et moraux et psychologiques d’autre part. Le troisième est d’estimer que le groupe influe sur l’individu et que ce dernier n’a pas de libre-arbitre. Le quatrième est d’établir une hiérarchie de valeurs entre les groupes. Et le cinquième est de mener une action politique fondée sur ce savoir idéologique.

Religion et nature à l’origine de la norme

Pour Julien Paulus, au Moyen Âge, le rapport à l’autre est dominé par la religion. C’est cette dernière qui détermine la norme et qui constitue le ciment de l’agrégat de petits États formant l’Europe. À l’époque, la frontière entre les groupes est poreuse et passer d’un groupe à l’autre est possible. La tolérance vis-à-vis des autres groupes est variable, avec des contacts (peu nombreux, certes) qui existent, mais aussi des heurts violents qui éclatent, comme les croisades.

L’époque dite « moderne » est marquée par la conquête des Amériques par Christophe Colomb en 1492. Les premiers contacts avec la population locale représentent un choc culturel, mais ne sont pas hostiles. La démarche est cependant celle d’une conquête et elle se mue, dès lors, en colonisation brutale et violente dont le but est de chercher des richesses et de dominer l’autre. Les colonisateurs vont, de ce fait, justifier religieusement cette domination. C’est dans ce contexte que la Controverse de Valladolid va poser la question de savoir s’il faut évangéliser les populations locales par la force ou par la douceur. Finalement, la question n’est pas tranchée et les peuples autochtones seront placés sous la protection royale (avec interdiction d’exploitation), sans toutefois qu’il n’y ait une remise en question de la suprématie des Blancs sur les populations locales. Cette situation aura pour conséquence indirecte que les velléités esclavagistes se réorienteront vers l’Afrique.

Au dix-huitième siècle émerge l’époque des Lumières. La nature y prend le relais comme norme et la raison se substitue à la religion pour expliquer l’ordre du monde. La nature est jugée comme immuable, et il importe d’en connaître les lois qu’on dégage par une méthode scientifique. La notion du bien est totalement soumise à celle du vrai ; il n’y a, par conséquent, plus que du vrai et du non vrai. Les échelles de valeurs s’établissent, dès lors, par des connaissances objectives. La science ne justifie plus, elle démontre. Et la frontière entre groupes se referme et devient hermétique.

Le rôle de la linguistique

La linguistique intervient dans le débat sur les origines, à travers la recherche sur l’origine du langage. Apparue au 18ème siècle, la linguistique comparée met en évidence les parentés entre langues, dégageant des groupes de langues avec, d’un côté, celui des langues indo-européennes (sanscrit, latin, etc.) aussi appelé le groupe aryen et, de l’autre côté, celui des langues sémitiques (l’hébreu, l’arabe, etc.). Au fil du temps, cette parenté linguistique est identifiée à une parenté de race, le groupe aryen étant progressivement opposé au groupe sémite. C’est sur base de ces études autour de la langue que certains ont établi des théories raciales, substituant la lutte des races à la lutte des classes.

S’ensuit un débat entre tenants de la thèse du polygénisme (existence de plusieurs races humaines) et du monogénisme (une seule race humaine), la linguistique renforçant la thèse polygéniste. Apparaissent alors des essais défendant la notion d’inégalité des races humaines, en s’appuyant notamment sur des mesures physiques des races. Ces essais présentent le mélange de races comme un danger d’extinction pour la race aryenne.

Les conclusions et propositions politiques pour éviter ce prétendu cataclysme racial sont abominables, jusqu’à atteindre leur paroxysme dans les thèses du Troisième Reich, avec, d’une part, l’eugénisme négatif (stérilisation forcée) et, d’autre part, l’eugénisme positif (sélection, séparation par ségrégation ou apartheid, et élimination). Au final, quel que soit le motif, le racisme sert toujours à la justification d’un rapport de domination, à établir la suprématie d’un groupe sur un autre. Aujourd’hui, ce phénomène persiste à travers la pseudo-menace dite de la « théorie du remplacement » qui voudrait que la race blanche serait détruite et remplacée par des hordes de populations venues d’Orient.

Informer autrement

Chargée d’évoquer la question de « Racisme et migrations : quels discours pour quelle vision du monde ? », Jacinthe Mazzocchetti, anthropologue à l’UCLouvain, fonde son propos sur des connaissances à la fois théoriques, empiriques (recherches) et sensibles (expériences vécues ou relatées). Car, selon un de ses écrits, la lutte contre les stéréotypes s’adresse à la raison, mais doit aussi prendre en compte les émotions et, parmi celles-ci, les craintes. Pour elle, les stéréotypes sont un mix de méconnaissances, de peurs, de projections de fantasmes, etc. qui est alimenté tant par les discours que par les silences.

Il est évident, selon la chercheuse, que le climat xénophobe et islamophobe est nourri par des discours politiques et médiatiques. Les propos et pratiques hostiles à l’égard des étrangers, qui provenaient de l’extrême droite dans les années 70, sont aujourd’hui passés dans des discours politiques de partis. Ce fait met le doigt sur les jeux électoraux à connotation populiste et leurs effets en matière d’opinions et de politiques publiques. Même s’il ne s’agit pas que d’une question de langage, les mots-amalgames et les mots-réducteurs ont une profonde incidence sur les imaginaires et les pratiques. Il contribue également à rendre la situation contemporaine plus confuse.

Pour Jacinthe Mazzocchetti, face aux confusions et aux méconnaissances sur lesquelles repose la majorité des stéréotypes négatifs et racistes à l’égard des personnes étrangères, il est indispensable d’informer autrement. Il est donc important de rappeler les chiffres réels relatifs aux migrations, tout en les mettant en perspective. Il est également crucial de déconstruire le sentiment d’évidence des choix politiques actuels en matière d’asile et de migrations, et de raviver dans les mémoires les possibilités autres que le repli et les angoisses sécuritaires déjà expérimentées. Il est aussi essentiel d’analyser les raisons et processus multiples qui président aux migrations… et de savoir que ces dernières s’inscrivent dans la société globalisée contemporaine comme la poursuite et le décuplement de mouvements qui ont animé les humains de tout temps, dans leur volonté de survie et de vivre mieux.

Pour l’anthropologue, au-delà de la lutte contre la désinformation, il est essentiel d’affronter les peurs qui sont au minimum de deux ordres : économique et culturel. Sur le plan économique, il faut savoir que les migrations sont davantage un facteur de croissance qu’un poids pour le pays d’accueil. Et, sur le plan culturel, il est indispensable de déconstruire le discours de « choc des civilisations » qui réapparaît. Le monde n’a jamais pu et ne peut être divisé en blocs culturellement antinomiques. Les ensembles culturels tracés sont largement le résultat d’histoires partagées et de co-construction.

Un champ de lutte sociale

À travers son exposé centré sur « La justice migratoire », Pierre Verbeeren, directeur général de Médecins du Monde a, quant à lui, tenté de livrer quelques clés pour lutter contre le racisme. Son propos s’ancre sur l’idée de sortir du cauchemar de la discrimination quotidienne. Présent sur 140 points de passage de migrants, Médecins du Monde est témoin des déferlements de violence qui jalonnent les parcours migratoires. Cette violence est un champ de lutte sociale dont le défi est de trouver une trajectoire de migration pour sortir de ce schéma. En compagnie du chercheur François Gemenne, Pierre Verbeeren a écrit un ouvrage qui propose dix pistes pour changer cette situation.

Leur objectif est de montrer qu’il y a moyen de recréer des espaces de liberté et de solidarité face à la question du racisme dans notre pays. Et Pierre Verbeeren d’en évoquer quelques-unes. La première est de désigner un procureur fédéral chargé des questions de racisme et xénophobie. À travers cette mesure, il s’agit d’accorder une priorité à la gestion pénale des discours de haine et à donner plus de force à la loi antiracisme. La deuxième est la question de la compétence en la matière. Celle-ci est pour l’heure du ressort du Ministère de l’Intérieur dont la vocation première est de gérer la seule violence légitime, à savoir la police, la sécurité, le risque, la répression. Et cette orientation déteint sur sa gestion. Pour Pierre Verbeeren, il faut, dès lors, remettre ce champ d’activités dans les mains des acteurs appropriés, c’est-à-dire ceux qui gèrent les politiques d’emploi, d’éducation, de santé, de culture, etc.

Un pacte entre l’État et les citoyens

Parallèlement, l’intervenant invite à remettre la question de la migration dans le dialogue social. À côté de l’acteur politique, il veut solliciter l’école qui donne aux personnes les compétences pour participer à la société. Il demande qu’on donne à l’institution scolaire les moyens adéquats pour prendre en charge cet enjeu. Il souhaite également souligner le rôle de la famille qui sécurise à la base et qui constitue un élément dont les migrants ne disposent pas. Il insiste sur le fait qu’il ne prône pas de décharger l’État de sa responsabilité, mais qu’il importe d’établir un pacte entre celui-ci et les citoyens.

Une troisième piste part de l’idée qu’il ne faut pas se moquer de la peur des gens. Leur émotion vis-à-vis du phénomène migratoire est réelle et souligne la nécessité d’un débat sur la capacité de notre société à accueillir. Il faut donc, selon Pierre Verbeeren, retrouver le sens du débat autour d’une question très délicate : combien de personnes notre pays, notre société peuvent-ils accueillir ? Il estime qu’il faut définir un quota et que le choix des personnes accueillies doit se baser sur un tirage au sort qui est la seule formule non discriminante, combattant le travers de l’immigration choisie, puisqu’il s’agit uniquement d’un chiffre. Sur ce point, sa proposition est d’accepter une personne sur 400 (avec possibilité pour le candidat migrant de se représenter) : ce procédé permet, à ses yeux, de lutter contre les passeurs, en montrant qu’il existe une alternative à cette option.

Articuler les différentes énergies

À propos de la question de l’enfermement des enfants, Pierre Verbeeren se montre catégorique : sur ce point, la lutte sociale n’a pas besoin d’arguments. Pour lui, on n’enferme pas les enfants, point. Ne pas enfermer les enfants commence d’ailleurs à devenir un acquis. Au niveau de la citoyenneté, l’intervenant constate qu’il y a une professionnalisation très puissante du secteur social. Les structures ont mené un combat âpre pour être reconnues, puis la professionnalisation s’est institutionnalisée.

La conséquence en est une série de failles au quotidien dont la principale est le champ de la distance qui comprend les questions de la confiance et de la chaleur humaine. De son côté, le bénévolat peut être extrêmement puissant s’il est bien construit. Pour Pierre Verbeeren, il faut utiliser cette force sociale sans déresponsabiliser l’État et, de la sorte, articuler les différentes énergies qui existent dans la société. Et l’orateur d’ajouter en guise de conclusion : « On a déjà vécu tout ce que vivent les migrants et ceux-ci subissent donc ce qui nous a déjà été fait. Sans oublier qu’on est dans une période où on tente de monter les exclus les uns contre les autres. Il ne faut pas tomber dans ce piège. »

Dominique Watrin