Déconstruire les mythes et les stéréotypes sur les migrants : un premier pas dans une lutte capitale

À l’heure où partout en Europe des courants d’opinion se crispent autour de l’accueil des migrants, les initiatives se multiplient pour démonter les contre-vérités énoncées sur la question et rebâtir le débat sur des bases factuelles saines et objectives. Une conférence-débat, organisée à Liège sous l’égide notamment de Promotion Culture et du PAC (Présence et Action Culturelles), a apporté sa pierre à ce travail de longue haleine sous le titre évocateur de « Migrations, déconstruction des mythes et des croyances ». Un exposé en deux temps qui a permis de démonter quelques rumeurs et de refixer quelques réalités.

« L’immigration en Belgique : entre perception et réalité » était l’intitulé de l’intervention de Jean-Michel Lafleur, directeur-adjoint du CEDEM (Centre d’Études de l’Ethnicité et des Migrations de l’ULg). Son propos a mis d’emblée en exergue la vision très anxiogène du terme « immigration » inspirée par les médias dans lesquels il est accolé à des raccourcis parlant d’hommes, d’Africains, de risques ou d’invasion. Or, il ne s’agit là que d’une partie du phénomène migratoire. Les médias ne déclinent donc généralement que toute une série de stéréotypes engendrant l’hostilité vis-à-vis des migrants.

Démonter les clichés

Les Belges sont-ils bien informés sur l’immigration ? Comment se situent leurs opinions par rapport aux réalités statistiques ? Pour Jean-Michel Lafleur, il y a d’abord un problème de compétence par rapport à la technicité, à la complexité d’une notion et d’un vocabulaire différent (étranger, réfugié, expatrié, sans papiers, etc.) utilisé pour décrire les mêmes choses. Aujourd’hui, selon lui, le durcissement des discours (notamment politiques) favorise la diffusion de clichés. Lorsque le chercheur demande, par exemple, à des passants quel est, selon eux, le pourcentage d’étrangers en Belgique (16, 36 ou 56% ?), la majorité d’entre eux optent pour 36%, alors que les statistiques chiffrées n’affichent que 16%. De même, quand il leur demande s’il y a davantage d’hommes ou de femmes dans cette population, la majorités des personnes interrogées optent pour les hommes, alors que, dans les faits, 52% des étrangers présents en Belgique sont des femmes.

Cette différence marquée entre la réalité et ce que pensent les gens amène le chercheur à démonter deux grands clichés. Le premier est celui d’une « invasion d’hommes africains ». D’après une étude, la majorité des Belges pensent que les immigrés représentent 30% de la population et 10% estiment même que ceux-ci constituent la majorité de la population du pays. Cette surestimation est notamment due au fait que certaines personnes ont une apparence étrangère mais sont des citoyens belges. Un immigré n’est pas forcément un étranger. Dans les faits, la population étrangère s’élève à 1.295.000 personnes et celle née à l’étranger à 1.812.000 personnes. Et la nationalité étrangère la plus présente est… la nationalité française, avec un peu plus de 162.000 individus.

Globalement, la réalité de l’immigration est qu’elle est de plus en plus européenne, venant principalement de l’Est et de pays comme la Pologne et la Roumanie. Celle en provenance des pays traditionnels d’immigration comme l’Italie, le Maroc ou le Congo est en chute libre. Il y a une diversification des nationalités d’origine, avec l’émergence de pays comme le Cameroun ou la Roumanie. L’immigration est également très féminine.

Un problème d’inclusion

Deuxième cliché battu en brèche par Jean-Michel Lafleur : les immigrés prennent nos emplois et sont une charge pour la sécurité sociale. La thématique de l’impact économique de l’immigration est une préoccupation majeure des gens. Quelque 48% des Belges estiment que les immigrés profitent plus de la sécurité sociale et 38% pensent que les immigrés prennent les emplois des Belges. Pour le chercheur, il s’agit de préjugés basés sur un raisonnement paraissant de bon sens qui veut, par exemple, qu’ayant plus d’enfants, les immigrés bénéficient davantage de la sécurité sociale. Selon lui, le fait de départ est vrai, mais cette vision est partielle. Si on inclut les pensions et les soins de santé, l’impact des immigrés est nul, voire positif.

Sur le plan des soins de santé, étant majoritairement plus jeunes, les étrangers sont moins coûteux que les Belges. Et, au niveau des pensions, comme il s’agit d’un transfert de contribution amassée au cours de la carrière professionnelle, l’incidence des étrangers est totalement nulle. Raisonnement similaire pour la variable travail. Les migrants occupent essentiellement les jobs désertés par les Belges et ceux créés qui ont appelé une forte main-d’œuvre étrangère.

Pour Jean-Michel Lafleur, les gens ont une vision tronquée du marché du travail. En réalité, plus de population signifie plus d’emplois (comme, par exemple, dans le domaine de la construction) dont un taux élevé d’autocréation d’emploi. Pour l’intervenant, le point noir en Belgique concerne les migrants non-européens dont le taux d’emploi est inférieur à celui existant partout en Europe. Il y voit un inquiétant problème d’inclusion des migrants en Belgique. À ses yeux, il y a donc une urgence à mener une politique efficace de reconnaissance des diplômes, de création d’emplois, etc.

L’émergence des « sans droits »

Deuxième oratrice à prendre la parole, Sibylle Gioe, avocate au Barreau de Liège engagée dans la défense des étrangers et des droits de l’homme, souligne également la vision anxiogène de l’immigration qui prime aujourd’hui. Elle ajoute que les droits humains lui paraissent grignotés progressivement, évoquant le concept des « sans droits ». Les étrangers sans papiers ont une famille, des relations, des réseaux, etc. mais pas de statut. Et, face à cette dégradation de leur situation, la vision anxiogène induit une montée d’une extrême droite qui est de plus en plus violente et arrogante. Or, le financement des partis peut être suspendu pour diffusion d’idées contraires à la Convention des Droits de l’Homme.

Pour l’avocate, l’anxiété doit devenir une force de lutte, de solidarité et de mise en réseau. Mais la réalité politique s’oriente dans un tout autre sens. Alors que la question devrait, par exemple, être « Comment sauver des vies de migrants en Méditerranée ? », les États ont triplé le budget de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières. Il s’agit ni plus ni moins, pour elle, d’une complicité d’atteinte au droit à la vie. Dans le même ordre d’idées, Sibylle Gioe épingle que, pendant que l’article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclame que tous les êtres humains naissent libres et égaux en liberté et en droits, un migrant sur quatre affirme avoir fait l’objet de violences policières. Pour elle, la société civile belge a sa part à jouer dans cette question et doit prendre la place des institutions qui ne protègent pas les gens.

Car, tandis que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proscrit les distinctions et discriminations entre individus, le droit belge détermine que toute personne présente sur le territoire jouit des droits fondamentaux accordés aux Belges. Sauf que des exceptions sont accordées par la loi du 15 décembre 1980 et que cette loi est modifiée en moyenne quatre fois par an depuis sa création, ouvrant  à chaque fois davantage le champ des exceptions. Un cadre légal qui incite l’avocate à marteler qu’on est occupé à créer des sans droits qui vivront en dehors de l’humanité. Une situation face à laquelle elle estime qu’il n’y a pas d’autre choix que lutter.

Dominique Watrin