Du génocide rwandais aux thèses négationnistes : combattre les discours de haine en mémoire de leur victimes

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Le vingt-cinquième anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda est l’objet de nombreuses commémorations, cette année. L’asbl des Rescapés du Génocide Tutsi en Hainaut (RGTH, en abrégé) a tenu à marquer l’événement à travers une conférence organisée en collaboration avec le CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) et la Bibliothèque provinciale de l’Université du Travail de Charleroi. Ce moment a été l’occasion d’associer les témoignages poignants de rescapés du massacre de 1994 avec une réflexion plus globale sur les notions de génocide et de négationnisme. Un point de vue amenant « Du génocide des Tutsis aux thèses négationnistes » pour contribuer à mettre les atrocités de l’histoire au service d’une vision d’avenir.

Appelé à fixer le cadre légal de la question du négationnisme, David Quisnaux, policier à la Ville de Charleroi mais aussi référent francophone sur la question, a rappelé la teneur de la circulaire des procureurs généraux du pays définissant les poursuites visant les délits de négationnisme, ainsi que la lutte contre le racisme et la xénophobie. Ce document vise à la fois le délit verbal, dans la mesure où il est commis devant des personnes, et écrit, s’il est publié. Ces délits sont notamment passibles d’une interdiction d’exercer la profession de fonctionnaire, ainsi que tout autre emploi dans le secteur public, et peuvent donner lieu à une période d’inégibilité. Ils peuvent être l’objet de poursuites menées par les associations dont l’objet social est la préservation des intérêts des victimes. Il revient au procureur général de juger la recevabilité de la plainte ; en cas de non-recevabilité, celle-ci sera classée sans suite, sans possibilité de recours. En cas de condamnation, cette dernière pourra être assortie de l’obligation d’une insertion du jugement dans un ou plusieurs médias afin d’assurer la publicité de la condamnation.

Tués pour ce qu’ils sont

Pour Épimaque Sherti, docteur en sociologie, l’histoire du génocide rwandais prend racine bien avant les événements dramatiques de 1994. Sa propre famille a été victime, en 1959, d’un déplacement forcé à l’intérieur du Rwanda, chassée de ses terres comme de nombreux autres Tutsis. Parallèlement, les Tutsis se sont vus chassés des fonctions de pouvoir et dépouillés de certains droits, notamment en matière d’enseignement, avec l’impossibilité d’effectuer certaines études ou de devenir directeur d’école. Depuis cette époque, des dirigeants du pays, à l’origine de l’instauration des discriminations, ont prêché l’extermination de la population tutsie. Des Tutsis réfugiés à l’étranger ont alors tenté de défendre leurs droits en menant des attaques contre le pouvoir rwandais, avec l’aide de pays voisins.

Alertés sur la montée de l’embrasement de la région, des pays parmi lesquels la Belgique ont entrepris d’essayer d’amener les belligérants à négocier des accords de paix, mais des Hutus ont préféré mettre en place une « solution finale », distribuant massivement des machettes qui serviront à perpétrer les massacres qui suivront. Selon Épimaque Sherti, pour que la tragédie ait lieu, il a fallu que ses exécutants soient conditionnés et que leurs victimes soient déshumanisées en étant qualifiées de cafards, de cancrelats ou de serpents dans la propagande. Pour les génocidaires auxquels on a appris à tuer, massacrer les Tutsis est devenu « nettoyer des microbes ».

Le sociologue rappelle qu’en principe, on reconnaît trois génocides : celui des Juifs, aussi appelé Shoah, qui a fait six millions de morts durant la seconde guerre mondiale, celui des Arméniens, non reconnu par certains pays, qui a coûté la vie à environ un million deux cents mille victimes… et celui des Tutsis qui a fait plus d’un million de morts. Le propre du génocide est que des gens y sont tués non pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont. Cette appellation « génocide » est née en 1944, dans la foulée de l’expression « crime sans nom » utilisée par Winston Churchill. En 1948, les Nations unies ont établi une convention pour réprimer et punir les génocides que leur assemblée générale a demandé aux États de reconnaître par vote. Certains massacres de masse comme ceux perpétrés au Cambodge ou en ex-Yougoslavie n’ont pas, pour l’heure, été reconnus comme génocide.

D’après Épimaque Sherti, le génocide rwandais a présenté plusieurs caractéristiques. D’abord, celle d’avoir été commis en direct. Contrairement au cas de la Shoah par exemple, le monde a été au courant tout de suite, la presse étant présente sur place et filmant une partie des événements, comme l’évacuation des ressortissants étrangers. Il y a eu un abandon de la part de la communauté internationale qui a laissé se perpétrer un massacre qui a exterminé 80% de la population tutsie de l’époque. La deuxième caractéristique du génocide rwandais est, selon lui, qu’il a été perpétré sur une période très courte : environ trois mois du 17 avril au 2 juillet 1994, dont une grande partie en avril. Presque toutes les autorités du pays s’y sont impliquées, encourageant à exterminer les Tutsis et les Hutus refusant de devenir génocidaires. Enfin, troisième caractéristique du cas rwandais : il s’est agi d’un génocide de proximité qui s’est perpétré par des gens proches (voisins, etc.) de manière totalement décentralisée.

Se parler et éduquer

Pour Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des Droits humains (nouvelle appellation de la Ligue des Droits de l’Homme), le discours de haine fait partie de la nature de l’homme et correspond à son penchant à trouver des responsables aux malheurs qui lui arrivent. Et d’ajouter que la haine, dont le négationnisme, opère actuellement un retour en force, notamment à travers les réseaux sociaux. Selon lui, ces discours de haine ne sont pas innés. Ils font partie d’un contexte et on peut choisir d’y mettre fin. Pour ce faire, il faut s’y opposer pour ne pas les laisser proliférer. Dans ce contexte, le négationnisme est la forme ultime du discours de haine, puisqu’il ajoute de la haine sur la haine.

Les génocidaires reconnus ont laissé des blessures inguérissables qui dépassent très largement les frontières du pays où ils ont commis leurs actes. Pour lutter, des lois dites mémorielles ont été instaurées. La première a vu le jour en France en 1990 ; en Belgique, elle est née plus tard, le 23 avril 1995. Ces lois ont été très critiquées à cause du risque qu’elles recèlent d’englober des discours qui ne sont pas de haine. Aujourd’hui, deux options se présentent face à leur flou. Revenir sur la loi qui limite le génocide à celui des Juifs ou étendre la notion à tous les autres génocides. Pour la Ligue des Droits humains, la meilleure solution pourrait être de se passer carrément de cette loi et de se référer à la loi de 1981, complétée en 2007, qui condamne l’incitation à la haine.

En 2004, il y a eu un essai d’étendre la loi à tous les génocides, mais cette tentative s’est heurtée à une difficulté majeure, celle de déterminer les critères qui établissent le génocide. Difficulté supplémentaire, avant 1948, il n’existait pas de juridiction internationale pour se prononcer sur les génocides perpétrés. Selon le directeur de la Ligue des Droits humains, les deux impératifs actuels sont de poursuivre tout discours de haine et de préserver l’équilibre entre ces poursuites et la liberté d’expression, car des débats doivent rester possibles sans risque de poursuites pénales, s’il n’y a pas de discours de haine.

Comment agir, dès lors, face au discours de haine et au négationnisme ? Pierre-Arnaud Perrouty en appelle d’abord à la responsabilité individuelle de chacun à ne pas laisser passer les petites choses du quotidien, en insistant néanmoins sur le fait que, pour porter plainte, il faut qu’il y ait une publicité du propos. Une phrase déplacée dans une conversation en tête-à-tête n’est donc pas légalement punissable. Ensuite, le directeur de la Ligue des Droits humains invoque une solution plus large, celle de se parler et d’éduquer. Une piste qui, de son propre aveu, s’inscrit davantage dans le long que dans le court terme.

Dominique Watrin