Hela Ouardi : remonter aux sources de l’islam pour créer des passerelles avec le monde occidental

Hela Ouardi n’a pas sa langue en poche et elle s’applique en permanence à le démontrer. Cette professeure à l’Université de Tunis, cataloguée spécialiste de l’islam et de la littérature française, était récemment l’invitée d’une conférence co-organisée à Liège par le CRIPEL et le Centre Culturel Arabe en Pays de Liège. Et le moins qu’on puisse écrire est qu’elle n’a pas déçu son auditoire venu l’écouter tant pour ses positions originales et bien tranchées que pour son franc-parler.

Cette universitaire qui est, par ailleurs, chercheuse associée au Laboratoire d’études sur les monothéismes au CNRS en France s’est surtout fait connaître au monde par ses travaux sur l’histoire des débuts de l’islam. La vision personnelle qu’elle a sur le sujet, elle a commencé à en coucher sur papier les premiers jalons à travers notamment le premier tome d’une série de récits historiques qu’elle a baptisée « Les califes maudits ». Et c’est cette approche singulière qu’elle a exprimée au cours d’un échange avec Radouane Attiya, Directeur de l’Institut de la promotion des formations sur l’islam et assistant au Département des sciences de l’Antiquité/langue arabe et études islamiques à l’Université de Liège.

Ni théologienne, ni islamologue

L’événement intitulé « Islam et violence : entre mythes et réalités » a d’emblée été présenté par l’intéressée comme les réflexions d’une femme engagée. Sa démarche intellectuelle et littéraire consiste à remonter aux sources de la tradition musulmane (concrétisée par pas moins de 200 pages de référence à la fin de son dernier ouvrage), en établissant une passerelle avec le monde occidental qui ne connaît rien de l’islam, hormis ses aspects qu’elle qualifie de « folkloriques » (comme le halal) et ses aspects extérieurs qui marquent les différences (comme le voile).

L’auteure l’affirme d’emblée sans détour : « Dire que les terroristes ne sont pas des musulmans est une erreur. Daesh, c’est l’islam. » Et d’enchaîner : « La succession du prophète a baigné dans une constante de violence. Sa dépouille a été abandonnée, enterrée seulement après deux jours, avec une bagarre entre ses compagnons pour prendre sa place. » La question s’est focalisée à l’époque autour de la question du pouvoir politique, sa fille arguant que ce dernier devait rester dans la dynastie prophétique.

C’est notamment autour de cette thématique que se noue la réflexion de Hela Ouardi qui fixe elle-même les limites de sa démarche. « Je ne suis pas théologienne, ni islamologue, concède-t-elle sans détour. Mais la connaissance ne requiert pas une compétence particulière, elle demande juste deux choses : savoir lire et écrire. Il y a un savoir théologique censé mieux comprendre. Moi, je prends les sources de la tradition, je réécris celle-ci de manière plus actuelle et je la réaménage pour la rendre plus compréhensible. Et cette narration est une lecture critique. ».

À l’objection qu’il est impossible de réécrire ces sources, la conférencière apporte une réponse méthodologique claire. « Ce sont les seules sources existantes, détaille-t-elle. Elles ont été écrites dans un contexte de guerre civile. J’ai utilisé la méthode des sources concordantes. Il faut rester prudent quand on emprunte cette démarche, mais, quand il y a convergence, elle fait qu’il y a de fortes chances que ça s’est passé comme ça. Et, de toute façon, si le prophète revenait aujourd’hui, lui et ses compagnons auraient certainement eux-mêmes des versions différentes. L’éloignement historique n’est pas signe d’inexactitude, et vice versa. ».

Un remake du premier califat

À la question de savoir pourquoi écrire un ouvrage sur les califes maintenant, Hela Ouardi répond qu’il s’agit d’une question d’actualité centrée autour de l’émergence de Daesh. « Le groupe islamiste a entraîné une mobilisation extraordinaire, entraînant par exemple dans son sillage plus de 4000 combattants tunisiens, explique-t-elle. Ce n’est pas rien. Comment cette institution-là est-elle née ? Daesh est un remake de ce qui s’est passé durant le premier califat. Par exemple, les images du pilote jordanien brûlé vif qui ont fait le tour du monde montrent la réplique de quelque chose qui s’est déroulé pendant le premier califat. De même, le premier califat s’est étendu jusqu’à la Syrie et à l’Irak. Comme Daesh. »

Et l’auteure poursuit son raisonnement : « Le califat n’est pas une chose sacrée. Il y a, derrière ce phénomène, une utopie politique, l’utopie d’une institution politique infaillible, nourrie dans l’excès, mais avec des références solides. » Pour attester du sérieux de sa démarche et de la véracité de ses propos, elle assène un argument de poids : « Aucune information développée dans le livre n’a été contestée. » Et de poursuivre son analyse : « L’un des problèmes de l’islam actuel, c’est que c’est devenu une religion anachronique. Son avenir est dans son passé. Tous les premiers califes étaient considérés comme des saints et il existe une culpabilité des musulmans par rapport à cette image. À l’anachronisme s’ajoute, dès lors, un chronocentrisme. Une période est vue comme une période centrale à restaurer. Le programme politique d’un groupe comme les Frères musulmans ne vise rien d’autre qu’à la réinstaurer. »

Et le rôle de la femme ? « L’interprétation établit que les femmes ont un rôle fondamental dans l’islam. Fatima a, par exemple, joué un rôle central. Le lien entre les quatre premiers califats était celui des femmes. La transmission s’opérait par le canal féminin. La première personne musulmane est une femme, Khadija. Plus largement, les femmes ont ensuite été spectatrices de l’islam. Leur rôle au début de l’islam témoigne qu’il est important de placer le personnage féminin à une place centrale de l’histoire. ».

Dissocier l’islam de l’histoire de l’islam

La question de la violence interpelle beaucoup Hela Ouardi. « La violence est originelle dans l’islam, mais elle n’est pas une fatalité. L’histoire elle-même, avec ses conquêtes de territoires, est violente. Les musulmans ont socialisé leurs violences conjoncturelles. C’était une guerre de survie. Il y avait eu la perte du maître, suite à laquelle ils se sont sentis égarés. Et la guerre crée la cohésion interne. La violence d’aujourd’hui provient du fait qu’on veut socialiser la violence originelle. Le problème fondamental vient de cette socialisation de la violence dont on fait une chose religieuse, alors qu’elle est politique et économique. Même la scission entre chiites et sunnites est tragiquement obsolète. L’islam est resté figé dans des conflits vieux du 14ème siècle qui profitent à certains. ».

Que reste-t-il, selon elle, de l’islam aujourd’hui ? Pour l’auteure, « il faut dissocier l’islam (comme croyance, pratique, liturgie) et l’histoire de l’islam. Il faut épurer en dissociant l’islam, en tant que foi, de l’histoire de l’islam faite par les hommes. L’essence, ce sont les piliers de l’islam. C’est un consensus pas contaminé par l’ambition, la violence ou la volonté de domination. L’islam violent subi aujourd’hui doit faire place à une réponse en tant que foi, pratique individuelle qui n’implique aucune action collective. Ce n’est pas une réforme (qui implique des défaillances), c’est une modification. ».

Et sur une question plus délicate : « La question des caricatures a pointé du doigt le problème de l’absence de visage de Mahomet, de visage humain. La représentation est un vrai problème. Il y a un imaginaire violent auquel il faut opposer une image plus humaine, celle de son enfance, de son histoire exceptionnelle, de son histoire d’amour extraordinaire avec sa femme plus âgée, etc. Il faut créer une passerelle avec le passé, le faire venir à nous, plutôt que de reculer vers lui. ».

Dominique Watrin