La crise migratoire vénézuélienne : d’une tradition de pays d’accueil exemplaire à une situation inextricable sans précédent

Les crises migratoires ne sont pas l’apanage de l’Europe et encore moins de la Belgique. Parmi les pays particulièrement impactés par ce phénomène figurent certains États qui apparaissent sporadiquement sous les projecteurs de l’actualité, mais dont peu de personnes connaissent la réalité effective. C’est le cas du Venezuela sur lequel le CRILUX (Centre Régional d’Intégration de la province de Luxembourg) a centré récemment son attention lors d’une visioconférence spécifique intitulée « Comprendre la crise migratoire vénézuélienne ». Invité du jour, Thomas Posado, Docteur en Sciences politiques à l’Université de Paris 8 et chercheur associé au CRESSPA-CSU (Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris), a tenté de dévoiler les multiples contours de ce qui se présente, au départ, comme la résultante d’une crise économique, politique, sociale et géopolitique sans précédent. Une situation qui a, à plus d’un titre, valeur d’exemple…

La crise migratoire qui frappe le Venezuela dure depuis environ cinq ou six ans et l’essentiel de celle-ci prend racine en 2014, alors que le pays était traditionnellement un pays d’accueil des migrations en Amérique latine. Aux dires de Thomas Posado, c’est une des crises migratoires les plus importantes de la planète, notamment en termes de nombre (5,7 millions de personnes concernées, soit environ 20% de la population du pays), dans un ordre de grandeur équivalent à celui de pays en guerre comme la Syrie et avec un impact majeur sur l’organisation du pays. Ce sont des compétences qui s’en vont, des hôpitaux et des entreprises qui ne peuvent pas fonctionner avec les mêmes moyens, etc. Les 5,7 millions de personnes touchées vivent principalement dans les pays voisins (1,7 millions en Colombie, par exemple, mais aussi d’autres au Pérou, en Équateur ou au Chili). L’essentiel de ces migrations se fait par voie terrestre.

Une dépendance excessive au pétrole

La tradition d’accueil migratoire du Venezuela a commencé à s’inverser au début des années 80. Avec l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez est apparue ensuite une fuite d’une partie de la classe possédante, chassée par une certaine forme d’insécurité politique et sociale. Aujourd’hui, le phénomène frappe toutes les couches de la société des plus riches aux plus pauvres. 

L’une des caractéristiques économiques essentielles du Venezuela est sa mono-dépendance au pétrole qui est la principale source de devises à l’exportation, entraînant notamment une chute de l’activité agricole. L’industrie est également devenue endémiquement faible par rapport à des pays comparables. Paradoxalement, le pays recèle d’énormes richesses pétrolières, mais est dépendant d’un produit qui a un cours volatile. La crise pétrolière de 1973 a été une époque de grande prospérité pour le Venezuela. Le gouvernement national de l’époque a alors nationalisé l’industrie pétrolière, indemnisant largement les entreprises multinationales, en imaginant que cette rente allait durer longtemps. Les services publics sont devenus, à ce moment-là, largement abordables pour la population.

Le problème de ce type de cycle, c’est qu’au moment du contrechoc pétrolier du début des années 80, le pays connaît une période de crise qui va durer et qui va aboutir plus tard à l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez et de son discours anti-élite et interventionniste. S’ensuivent, dans les années 80-90, des mesures d’austérité extrêmement fortes qui entraînent des réactions immédiates au sein de la population, réactions qui vont être réprimées de manière sanglante. La pauvreté va atteindre toute la population, avec un quart de celle-ci qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins alimentaires. Un phénomène de déscolarisation commence à toucher la jeunesse, tout comme la réapparition de maladies disparues telles que le paludisme et le choléra.

Hugo Chavez arrive au pouvoir avec un discours anticorruption et anti-élite plutôt modéré. Il va refonder les institutions avec une nouvelle constitution, mais aussi créer une crise politique majeure en tentant de reprendre le contrôle de l’industrie pétrolière qui fait un peu, à l’époque, figure d’État dans l’État. C’est le point de départ d’une crise avec les cadres de ces entreprises, avec les élites vénézuéliennes et avec les États-Unis. Et cela entraîne, en 2002-2003, un blocage de l’économie, mené essentiellement par ses cadres. Chavez va réussir à surmonter cette crise grâce aux couches les plus populaires de la société vénézuélienne. Ces événements vont fonder la légitimité de Chavez qui va de surcroît bénéficier en 2004 d’une remontée marquante des cours du pétrole… qui durera jusqu’en 2014.

De la prospérité à la crise

Cette période va être l’occasion pour Chavez de réaliser des missions en matière de santé, d’alimentation, d’éducation et de logement, améliorant le quotidien des Vénézuéliens. Le taux de pauvreté va notamment être divisé par deux et celui de l’extrême pauvreté par trois. Au niveau international, Chavez va présenter ce plan comme un nouveau projet de société, celui du « socialisme du 21ème siècle », alors qu’il n’y a pas de changement majeur dans les structures économiques du pays. Ambivalent, il va donner des espaces de participation à la base, en lui offrant des organes d’expression et de décision, et opérer un renforcement du pouvoir du chef de l’État, ce qui va lui permettre de contrôler tous les niveaux de pouvoir intermédiaires.

L’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro, en 2013, après le décès de Hugo Chavez (avec 1,5 points d’avance lors des élections pour 10 à son prédécesseur, quelques mois plus tôt) va d’emblée marquer un différentiel d’autorité. Le nouveau président affiche une légitimité démocratique plus faible, mais aussi une capacité de s’imposer aux différents secteurs de la société beaucoup moindre, entraînant notamment un renforcement significatif du pouvoir de l’armée. Dans le même temps, la situation économique se dégrade avec une chute du cours du baril de pétrole en 2014 et avec un PIB du Venezuela qui s’est contracté depuis lors de 79%.

Pour expliquer l’ampleur de ce phénomène, il faut expliquer les mécanismes mis en œuvre depuis 2002-2003. Il y a notamment le contrôle du taux de change. Cette mesure mise en place lors du blocage de l’économie par certaines factions du patronat consiste en l’instauration d’un système de dollar subventionné par lequel l’État fournit des dollars à un taux préférentiel aux acteurs économiques procédant à des importations. Ce système va perdurer 10-15 ans, mais va surtout être détourné massivement par des grandes multinationales qui vont surfacturer leurs importations et par des proches du régime qui vont se constituer des fortunes colossales par ce biais. Cette procédure va coûter des centaines de milliards de dollars à l’État vénézuélien et avoir un impact exécrable sur la confiance en la monnaie vénézuélienne et sur sa valeur.

L’écrasement du pouvoir d’achat

Cette mesure a des conséquences dramatiques sur la vie des Vénézuéliens. Depuis 5 à 6 ans, le salaire minimum représente moins de 5 dollars. Ce salaire est régulièrement réévalué (+40%, +60%, +100%…), mais l’inflation et la perte de valeur de la monnaie rognent rapidement cette augmentation, laissant le pouvoir d’achat réduit à rien. Ce phénomène est un des facteurs majeurs pouvant expliquer l’ampleur de la crise migratoire du pays. Les études sur le taux de pauvreté estiment que celle-ci frappe approximativement 15% de la population, tandis que le taux d’extrême pauvreté (qui concerne les personnes qui ne parviennent pas à simplement subvenir à leurs besoins alimentaires) tourne aux environs de 75% de la population.

Chavez n’a pas réussi à développer une industrie et une agriculture susceptibles de subvenir aux besoins de la population vénézuélienne et Maduro a eu tendance à renforcer cette incapacité. Maintenir le système de production du pays dans la dépendance de l’importation de matières premières, c’est le maintenir dans la dépendance de la volatilité de leur cours et dans un phénomène de crise qui va se poursuivre. Le contexte de récession économique permanent depuis 2014 a entraîné un mécontentement général qui va prendre la forme de grands cycles de manifestations, notamment en 2014 et en 2017 (durant quatre mois), avec des répressions brutales. Ces mouvements et les mesures qui en ont découlé ont provoqué une remise en question de la qualité démocratique du gouvernement vénézuélien, en augmentant la dimension autoritaire du gouvernement et la défiance de la population vis-à-vis de ce dernier.

Un étouffement économique du pays

Cette perte de qualité démocratique est devenue le prétexte utilisé par les États-Unis pour déclencher un blocus contre le Venezuela. Prétexte, pour Thomas Posado, parce que le vrai motif de ces sanctions n’était pas celui-là, dans un contexte où cette évaluation démocratique était à géométrie variable, si l’on compare notamment le positionnement américain par rapport à des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Égypte beaucoup moins démocratiques et plus répressifs que le Venezuela.

Jusqu’en 2018, les Etats-Unis étaient le premier client et le premier fournisseur du Venezuela. À partir de 2019, il y a une forme de blocus qui a été mis en œuvre, avec des mesures totalement illégales par rapport au droit international et criminelles vis-à-vis des populations locales. Elles avaient juste comme principale raison d’être utiles électoralement, à l’intérieur de la politique des États-Unis, pour permettre à Donald Trump de gagner l’État de Floride où se concentre un électorat latino antisocialiste très sensible à ce genre de mesure. Le flux d’exportation du Venezuela vers les États-Unis est, dès lors, pratiquement tombé à zéro en l’espace de quelques mois, parce que Donald Trump a non seulement interdit ce commerce, mais a aussi interdit aux autres puissances de commercer avec le Venezuela, ce qui a obligé ce dernier à passer par des stratagèmes commerciaux de plus en plus compliqués, en utilisant des pays comme la Russie ou le Mexique comme intermédiaires.

Or, les États-Unis étaient la principale source de liquidités du Venezuela. De plus, le nombre de barils produits a été divisé par 5 ou 6 depuis 2014. Cet ensemble de mesures a donc entraîné un étouffement économique du pays et a durement impacté la population en termes d’approvisionnement en alimentation. L’arrivée au pouvoir en 2019 de Juan Guaido, comptabilisant sur les classes dominantes, s’est rapidement révélée sans effet sur la crise économique en cours, entraînant même le gel d’avoirs par certaines banques méfiantes vis-à-vis de ce régime. Ce gel a empêché l’État d’importer des produits cruciaux comme de la nourriture et des médicaments.

Une crise absolument multiforme

Aujourd’hui, la situation du Venezuela est totalement paralysée, tant sur le plan politique (opposition entre Nicolas Maduro et Juan Guaido) que sur le plan économique (avec le gel des avoirs). L’opposition politique réclame l’ouverture d’un canal humanitaire à destination des populations, mais sans résultat pour l’instant. La société vénézuélienne continue donc à subir cette impasse. Nicolas Maduro ayant largement ouvert l’économie au dollar, celle-ci se trouve donc aujourd’hui fortement « dollarisée ». Cette « dollarisation » a permis de partiellement réduire les problèmes de pénurie par des importations, mais cette sortie de pénurie ne concerne que les personnes possédant des familles qui leur envoient des dollars de l’étranger. Cela crée, dès lors, des inégalités majeures entre ceux qui peuvent disposer de ces dollars et surpasser certaines pénuries, et ceux qui n’y ont pas accès.

Mais ce sont aussi certains services publics de base qui sont en situation de crise extrêmement aiguë, comme l’approvisionnement en électricité, en eau, en essence, etc. Et, comble de l’absurde, cette pénurie d’essence empêche même les agriculteurs d’approvisionner les villes en denrées alimentaires qui périssent sur place. Cette crise en donc absolument multiforme ; elle est économique avec de multiples aspects, elle est politique, elle est migratoire et on n’en voit pour l’instant pas l’issue. Sans compter que la pandémie du Covid-19 l’a encore complexifiée davantage.

Avec cette pandémie, les Vénézuéliens de l’étranger ont été les premiers à perdre leur emploi dans leurs pays d’accueil parce que beaucoup occupaient des emplois informels et sans protection. Nombre d’entre eux sont donc rentrés au Venezuela, obligeant le pays en difficulté à les réaccueillir. Le gouvernement a d’abord eu tendance à nier cette problématique, puis à la minimiser, sans y apporter de solution. Face à cette crise d’ampleur inédite à laquelle on ne voit pas de piste de porte de sortie, le pays est, par conséquent, actuellement complètement désarmé.

Dominique Watrin