La dévaluation identitaire des Afro-descendants : un problème d’estime de soi renforcé par le regard des autres

Le cycle de conférences de la plateforme associative « Décolonisation des esprits et de l’espace public » met toujours sur la table un sujet critique à propos duquel elle souhaite voir évoluer les mentalités. La douzaine d’associations montoises qui composent ce réseau, parmi lesquelles figure le CIMB (Centre Interculturel de Mons et du Borinage), ont une nouvelle fois choisi de braquer l’éclairage sur une thématique à la fois d’actualité et sujette à débat, tant elle apparaît comme polémique et éminemment émotionnelle : « La dévaluation identitaire des Afro-descendants : quelles en sont les causes, les manifestations et les possibles échappatoires ? » L’occasion de croiser les approches complémentaires de deux chercheurs qui ont étudié la question.

Marie-Fidèle Dusingize, étudiante en Master UCL-Mons, a analysé le sujet en profondeur et porte dès lors un regard avisé sur celui-ci, en y intégrant trois angles d’observation : sociologique, psychologique et de développement, et économique. Vu sous un angle sociologique, cette dévaluation identitaire des Afro-descendants est, selon elle, à la base d’un problème d’estime de soi qui prend sa source dans l’empire colonial belge et les discriminations qui en ont découlé. La peau noire y était synonyme de statut de dominé, un sentiment qui s’est transmis de génération en génération jusqu’à aujourd’hui.

Deux dates sont des jalons capitaux, à ses yeux, dans cette histoire. La première est 1876 qui marque le lancement de la conquête coloniale de Léopold II, avec une colonisation très violente du Congo, caractérisée par l’esclavage, les viols, les tueries de masse, etc. Le processus est similaire au Rwanda et au Burundi où la colonisation va accentuer le clivage entre Hutus et Tutsis, sur base anthropométrique. La deuxième date est 1815, moment où les populations sont dépossédées de leurs territoires, via un découpage arbitraire du « gâteau » africain entre pays colonisateurs, engendrant un chamboulement des repères identitaires et culturels.

Ce passé colonial est traditionnellement l’objet d’une double vision : l’une est celle d’un passé à rejeter et l’autre est celle d’un passé où il y a néanmoins du bien à retenir de la colonisation. Cette dichotomie entraîne, chez les personnes victimes de cette colonisation, un malaise consécutif à leur difficulté de positionnement. Face à cette question, Marie-Fidèle Dusingize propose une nouvelle vision, celle selon laquelle la colonisation est, au final, un tout.

Une culture du silence

Au niveau psychologique, l’impact de la colonisation sur ses victimes est un héritage émotionnel très lourd. Il se double généralement d’un déni politique qui veut que les parents taisent leur souffrance, suivis par les enfants qui font de même par mimétisme. On est donc dans une culture du silence. Et, pour sortir de celui-ci, la voie est une appropriation du passé. L’immigration africaine relève d’une deuxième vague migratoire qui succède à celle démarrée en 1956, basée sur le besoin de main-d’œuvre, concrétisée par des accords bilatéraux signés avec des pays comme la Turquie et le Maroc. Cette deuxième vague fait suite à la prise des indépendances des pays africains dans les années 60, et aux guerres civiles et aux génocides qui en ont découlé.

Des pays comme la Belgique ont été vus comme une terre d’eldorado, alors qu’ils ont été à l’origine d’énormes humiliations et discriminations. Les dominations se sont multipliées, avec des oppressions sur base de la couleur de peau, de la pauvreté (et donc, la classe sociale) et ensuite de l’identité de migrant et, éventuellement, de femme. La souffrance se perpétue et s’accentue par la confrontation au racisme et à la déqualification.

Pour Marie-Fidèle Dusingize, la construction identitaire est complexe pour des jeunes Afro-descendants partagés entre, d’une part, le respect des parents et, d’autre part, une identité chrétienne très forte, ancrée dans un système de croyances imposé. La dévaluation est accentuée par un sentiment d’être à la fois 100% congolais, 100% belgo-congolais, mais jamais 100% belges. Elle génère des stratégies identitaires pour trouver, dans ce balancement permanent, un équilibre intérieur. De plus, ces personnes ont un rapport flou avec leur origine africaine et, lorsque celle-ci se précise, elle renvoie aux souffrances, à une image identitaire négative marquée par la pauvreté, par les guerres, etc.

Une forme de reproduction sociale

Dans le domaine économique, les Afro-descendants connaissent une surexposition au chômage, accentuée par une discrimination dans la recherche d’emploi. Dans ce contexte, ils sont en perpétuelle recherche d’une stabilité financière, les hommes tentant d’intégrer en priorité les postes réputés rémunérateurs liés à la gestion ou au monde des ingénieurs, et les femmes, celui de l’aide aux personnes, mais tous se heurtent à un glissement vers la déqualification. Leurs parents ayant investi des métiers peu valorisés socialement, ces femmes et ces hommes sont donc victimes d’une forme de reproduction sociale. Dans ce paysage économique, seul, le monde du divertissement semble pouvoir jouer le rôle d’ascenseur social (art, danse, musique avec une prédilection pour un domaine de revendication comme le rap, etc.) C’est même le seul secteur d’activités où les Afro-descendants sont jugés comme performants.

En résumé, leur construction identitaire est confrontée à d’énormes difficultés liées à l’histoire des parents et à des discriminations personnelles. Cela rend leur intégration difficile, avec un racisme réel et systémique, et une absence de construction d’une identité solide et stable.

Trois modèles identitaires

Pour le second intervenant, Thierry Amougou, professeur à l’UCLouvain et enseignant-chercheur au CED (Centre d’Études du Développement), l’identité ne se définit pas par rapport à soi, mais par rapport aux autres, et l’observation de la question identitaire nécessite une distanciation. Pour lui, il existe une dimension iconographique (relative à l’image) et chromatique (ayant trait à la couleur) à la dévaluation identitaire. La première peut être notamment illustrée par l’assimilation de la personne de la ministre française, Christiane Taubira, à l’image d’un singe, relayée par certains médias d’extrême droite. La conséquence sur le sentiment intérieur, générée par la mise en place de cette image dans l’espace public, est totalement destructrice.

Thierry Amougou relève un paradoxe entre théories et pratiques dans la question identitaire. Celui-ci se caractérise, entre autres, par une circulation asymétrique des personnes (les Blancs circulant plus facilement que les Noirs, les riches que les pauvres, etc.). Il y a, d’une part, une idéologie libérale qui prône le dépassement des identités et, d’autre part, une explosion de l’identité et de la xénophobie, avec, d’un côté, des minorités menacées et, de l’autre, des majorités jugées menaçantes.  Une démocratie « illibérale » se développe, caractérisée, elle, par un refus de la démocratie libérale et du mélange, à l’instar de ce qui se passe dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, etc. Pour l’expert, on est dans une civilisation des murs entre les peuples, avec réinstallation de frontières et raidissement des identités.

Au sein de ce glissement, trois modèles identitaires émergent. Le premier est celui d’une identité figée, avec une histoire « bloquée sur les Gaulois », dans lequel on ne veut pas du tout de mélange. Le deuxième est celui de l’identité guerrière, avec l’idée de se battre pour protéger son ou ses identités. Et enfin, le troisième est celui d’une identité malheureuse qui perd ses qualités, comme celui de la théorie d’une France dominée par l’islam.

Un rapport basé sur la hiérarchie des races

Pour Thierry Amougou, la dévaluation identitaire est le fruit d’une série de causes : des causes structurelles, conjoncturelles, événementielles et atmosphériques. Les causes structurelles sont à chercher du côté des rapports historiques entre l’Afrique et l’Occident dans lesquels plusieurs éléments sont à épingler. D’abord, un commerce triangulaire dans lequel le Noir n’est plus un humain, mais un homme marchandise. S’y ajoute l’esclavage où il est possible de tuer l’esclave (synonyme de noir dans l’imaginaire, ce qui affecte l’identité des Afro-descendants), de le battre, de prendre ses enfants, etc. Il y a ensuite la colonisation qui marque la supériorité d’une communauté sur une autre, avec une destruction des structures et des imaginaires locaux, dont les effets sur l’histoire sont durables. Enfin, il y a l’exégèse biblique, avec, entre autres, l’image d’un diable qui est noir, vision qui pèse sur l’imaginaire des Afro-descendants et des autres.

Les structures historiques de ce mouvement s’enracinent dans différents facteurs. Il y a l’anthropologie physique qui établit des classifications sur base morphologique, un procédé qui a engendré d’énormes dégâts en Afrique. Il y a aussi la dimension raciale de l’État colonial, un État qui a construit l’idée que le savoir, le pouvoir, la beauté, la puissance et le commandement sont l’apanage du Blanc. S’y adjoint une dimension de la domination qui veut que le Noir est jugé comme sale, porteur de maladies, repoussant, etc. et l’installation d’un rapport basé sur la hiérarchie des races, un clivage que l’apparition d’enfants métis est venue troubler. Découlent de tout ça un complexe de supériorité identitaire des Blancs et d’infériorité identitaire des Noirs.

Une banalisation du mal

Les causes conjoncturelles de la dévaluation identitaire comprennent l’attitude générale face à l’esclavage des Noirs que la France est le seul pays à reconnaître comme crime contre l’humanité. Il y a donc une forme de négation, une absence de reconnaissance du statut de victime aux victimes. Y est associé un refus de réparation envers les victimes qui ne comptent pas aux yeux de leurs bourreaux, mais aussi une absence de politique publique forte contre cette dévaluation identitaire des Noirs et les discriminations induites. La réparation visée n’est pas que matérielle et financière, c’est avant tout la reconnaissance du statut de victime.

Les causes événementielles de la dévaluation identitaire comprennent en vrac les crises économiques dans lesquelles les Noirs, plus visibles, sont victimes du « rentrez chez vous », les causes migratoires, l’étiquette de mort qui ne compte pas (lors des naufrages migratoires en Méditerranée, notamment), les crises dans les banlieues, la délinquance, la pauvreté dans le monde, la violence dans le monde, etc.

Enfin, les causes atmosphériques de cette dévaluation concernent la banalisation du mal. Les bourreaux de l’Afrique et des Noirs occupent l’espace public, de façon centrale, dans de nombreux pays occidentaux. Au cours de l’histoire, des chefs d’État européens (Léopold II, le général De Gaulle, etc.) ont tué des milliers d’Africains, engendrant, chez les Afro-descendants, un sentiment de « mon identité ne vaut rien ». Il y a également une banalisation du lexique dépréciateur des Afro-descendants avec des mots et expressions, dans le lexique courant, comme « nègre », « sale nègre », etc. Sans oublier une faible représentativité de ces Afro-descendants dans les médias, dans les gouvernements et dans les autres lieux de pouvoir et de décision. A contrario, ils connaissent une surreprésentation dans certains emplois précaires comme le nettoyage, le gardiennage, les soins, etc.

Partager la terre

Quelles sont les échappatoires possibles ? Pour Thierry Amougou, la première est de s’accepter et de s’aimer. Et cela est valable pour des éléments comme la couleur de peau, les cheveux, l’accent, etc. Cela permet d’éviter l’auto-racisme qui conduit à s’éclaircir la peau, à se lisser les cheveux, etc. La deuxième échappatoire est de se former et se cultiver. En découvrant l’histoire (extrêmement riche) de l’Afrique, mais aussi sa culture forte avec ses grands penseurs, ses langues, sa poésie, ses mythes, ses spiritualités, ses philosophies, etc. La troisième échappatoire est d’avoir le souci de soi. Notamment en s’organisant comme contre-pouvoir et en imposant son identité dans l’espace public, économique et politique et en se constituant en force de pression. Enfin, la quatrième échappatoire est d’avoir le souci des autres, de participer à leur éducation, de participer à la décolonisation des esprits. Comment ? Par exemple, en militant pour que les histoires de la colonisation et de l’esclavage soient enseignées, avec pour but d’informer.

Globalement, selon Thierry Amougou, le monde va incontestablement vers le métissage et, face à cette évolution, il est capital d’accepter que l’identité n’est pas figée, qu’elle n’est pas assignée, qu’elle est toujours prête à changer. Face à ce glissement inéluctable, une vision possible est celle dite de « la communauté des passants ». L’idée est que le plus important est de partager la terre, et pas de se confronter et de se l’accaparer sur base des identités.

Dominique Watrin