L’abolition des mutilations sexuelles féminines : un combat permanent du GAMS aux confins de la religion et de la tradition

L’excision est une pratique dont la plus vieille trace dans l’histoire remonte aux environs de l’an 2000 avant notre ère, en Haute-Égypte, soit à l’époque des pharaons. En Europe, elle s’est pratiquée jusqu’à la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire jusqu’aux premières avancées dans l’émancipation de la femme. Aujourd’hui, l’asbl GAMS (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles féminines) poursuit le combat contre ce fléau, encore très présent dans le monde, dont les conséquences dramatiques sont multiples. À l’invitation du CeRAIC (Centre Régional d’Intégration de la région du Centre), une de ses équipes d’intervention a récemment fait le point sur la question devant un parterre de professionnels médico-sociaux afin de continuer à faire reculer cette pratique barbare enracinée dans un tissu de culture et de tradition.

Selon les derniers chiffres disponibles, les experts estiment qu’au moins 200 millions de femmes et filles sont touchées par les mutilations sexuelles dans le monde. La moitié d’entre elles vivent dans trois pays : l’Égypte, l’Éthiopie et l’Indonésie. On évalue, par ailleurs, à 5 millions le nombre d’enfants à risque chaque année. Les pays où l’on enregistre le plus grand pourcentage de cas sont la Somalie (97,3%) et la Guinée (96,8%). Mais en situation de migration, l’excision se poursuit. Et cela s’effectue essentiellement soit par le biais d’exciseuses venues du pays d’origine, soit pendant les vacances au pays. En Belgique, la dernière étude effectuée par le SPF Santé en 2018 a relevé 17.273 femmes excisées et 8644 qui risquent de l’être. Au-delà des chiffres bruts, cette recherche constate que le nombre de filles et femmes concernées par les mutilations génitales féminines (MGF en abrégé) a triplé depuis 2008, ce qui atteste, s’il en était besoin, de l’importance et de l’urgence du combat contre ces dernières.

Une forme de violence de genre

La mission sociale officielle du GAMS est de contribuer à l’abandon des mutilations sexuelles féminines et des mariages forcés au sein de la diaspora en Belgique et dans le reste du monde, via un travail de prévention auprès des familles, ainsi qu’un soutien aux femmes déjà excisées et à la formation des professionnels. Pour mener à bien cette mission, l’association poursuit quatre objectifs. Le premier est de prévenir les MGF en Belgique, par la sensibilisation er l’information des communautés concernées et des professionnels, de même que par la formation de ces professionnels. Le deuxième est de réduire l’impact sanitaire, psychologique et social des MGF via un accompagnement individuel psychosocial et communautaire. Le troisième est de favoriser la concertation et l’action intersectorielle par le biais de la création d’un réseau donnant lieu à des stratégies concertées. Et, enfin, le quatrième est de soutenir la prévention en Afrique.

Carolina Neira Vianello, infirmière sociale et coordinatrice des activités du GAMS à Bruxelles, l’a martelé en titre de son exposé : les MGF sont une forme de violence de genre. Il s’agit d’une violence normalisée, c’est-à-dire instaurée en norme, par une communauté afin de prendre le contrôle sur une personne. Elle maintient les femmes dans une situation de soumission au sein d’un système patriarcal. La culture, l’honneur et la tradition ne peuvent évidemment pas justifier l’excision. Les MGF et le mariage forcé (MF) ont des caractéristiques communes ou parfois très proches. Tous, ils sont forcés, reposent sur le mensonge et constituent des violences sexuelles avec des conséquences psychologiques. Ils sont pour les unes un processus communautaire, pour l’autre un processus impliquant la communauté. Enfin, elles sont, dans le premier cas, des violences effectuées par des paires, dans le second cas, des violences effectuées par la famille.

Une violation des droits humains

Les MGF et le MF sont donc une violation des droits humains comme le droit à la vie, à l’intégrité physique et mentale, à la santé et à la non discrimination en raison du sexe. L’excision consiste en l’ablation des organes sexuels externes de la femme à des fins non thérapeutiques. Cette pratique a émergé suite à un mélange entre la religion et la tradition. Elle s’inscrit dans les mutilations sexuelles dont on dénombre quatre types de formes : la clitoridectomie (ablation totale ou partielle du clitoris), l’excision (ablation totale ou partielle du clitoris, ou du clitoris et des lèvres), l’infibulation (rétrécissement de l’orifice vaginal, volontaire ou consécutif à l’excision) et enfin, différentes autres pratiques non classées comme le percement ou l’étirement des lèvres. Dans certains pays comme l’Égypte, l’excision est majoritairement médicalisée, c’est-à-dire pratiquée dans les hôpitaux, un fonctionnement qui équivaut malheureusement à légitimer et normaliser celle-ci.

Les conséquences immédiates de l’excision sont l’hémorragie, la douleur aigüe, la rétention urinaire (consécutive à une peur d’uriner), la transmission de pathogènes (tétanos, VIH), les infections diverses (dues notamment à l’utilisation du même instrument pour toutes les excisées), les lésions aux organes voisins, les fractures de clavicule ou d’humérus (en se débattant) et le décès. À plus long terme, les conséquences sont la formation d’abcès, kystes ou chéloïdes, les problèmes sexuels, les pathogènes, les infections urinaires à répétition et/ou chroniques, l’incontinence, les infections génitales chroniques, l’infertilité et les problèmes à l’accouchement.

Des impacts psychologiques innombrables

Mais les MGF ont naturellement aussi des impacts psychologiques. À court terme, on relève l’effroi, la surprise, l’impuissance, la sidération, et, plus globalement, un état de stress aigu, un sentiment de mort, mais également un sentiment de trahison (vis-à-vis de la protection, des repères affectifs, de la loyauté, etc.). La confiance et l’estime de soi sont aussi atteints. S’y ajoutent de la dépression, un sentiment d’exclusion sociale, des problèmes au niveau de la libido, du plaisir sexuel et, à plus long terme, le syndrome de stress post-traumatiques (SSPT, en abrégé), avec des signes comme des flash-backs, une détresse psychologique, de l’agitation, de l’angoisse, des troubles du sommeil, des phobies, etc.

Dans ce contexte d’hyper-violence, les raisons invoquées pour pratiquer les MGF, variables suivant les ethnies et les régions, sont de plusieurs ordres. Il y a d’abord le mythe qui entoure le clitoris et l’effet sur la santé comme la fertilité et la survie de l’enfant (sur base d’une croyance selon laquelle un nouveau-né ne peut pas toucher le clitoris en naissant). Il y a ensuite des raisons d’hygiène et d’esthétique. Et il y a enfin l’importance de l’appartenance au groupe avec le respect des anciens et la pression sociale.

Sur un autre plan, il y a aussi des raisons économiques. Les MGF constituent un passeport pour le mariage. De plus, un femme « bien excisée » a plus de valeur sur le marché du mariage. Enfin, il s’agit d’une source de revenus pour les exciseuses traditionnelles, de même que pour les professionnels qui médicalisent la pratique.  Et, sur un dernier plan, il y a les raisons basées sur le genre. Prennent place dans ce registre le contrôle du corps et de la sexualité féminine (peur de l’orgasme féminin), la garantie de la virginité, et la première violence infligée dans un continuum comprenant excision, mariage forcé et viols conjugaux.

L’importance d’une politique globale intégrée

Juriste au GAMS, Keyla Lumeka a resitué la thématique des MGT sur le plan du droit. Le problème le plus prégnant à ce niveau est la méconnaissance de la violence, des droits et des réseaux. Les femmes pensent qu’il s’agit d’une violence normale, d’où l’importance majeure d’une information, mais aussi d’une politique globale intégrée, autrement dit d’une approche multidisciplinaire. Que ce soit pour des femmes non excisées ou déjà excisées (pour lesquelles il existe des risques de ré-excision ou de ré-infibulation), cette question est un motif d’asile pour lequel il existe un système de protection internationale et nationale.

Au-delà de la possibilité de poursuites, cet arsenal offre d’autres axes comme la prévention, la protection et le partenariat. Les trois-quarts des mesures mises en place sont protectionnelles, c’est-à-dire l’utilisation de la loi de manière persuasive, l’idée étant d’essayer de négocier d’abord avec les parents. En ce qui concerne les situations survenant sur le territoire belge, il existe une protection nationale comprenant des mesures pénales, civiles et protectionnelles. La nécessité de cette protection est analysée à la lumière de trois facteurs : la gravité des faits (excision, mariage forcé), du risque de persécution au retour au pays d’origine et de la non protection effective dans ce pays d’origine. Concernant les situations dans le pays d’origine ou sur la route migratoire, il y a une protection internationale qui est soumise aux trois mêmes facteurs que la protection nationale.

Aucune loi spécifique établie

Concrètement, le traitement général des victimes de MGT a légalement changé. Autrefois, une enfant reconnue comme réfugiée sur base de cette donne voyait ses parents automatiquement reconnus. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La reconnaissance de la fille n’entraîne pas automatiquement celle de ses parents. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a aucune loi établie par le législateur. En raison de ce vide juridique et de l’absence de reconnaissance officielle de la part des instances, les parents doivent démontrer une crainte personnelle. Sur ce plan, s’il n’y a pas d’éléments matériels, le récit suffit, mais il doit être cohérent et crédible. S’il y a des persécutions passées, il y a présomption de crainte de persécution en cas de retour.

Pour la constitution du dossier de ces personnes, il importe que les éléments soient solides. Il faut d’abord préparer l’entretien en structurant les violences subies au pays, la route migratoire et le pays d’origine. Il faut préparer les preuves (carte d’identité, certificat de mariage, etc.), les éventuels rapports médicaux ou psychologiques, et les informations genrées sur le pays d’origine. Sur les 1803 fillettes reconnues réfugiées en Belgique dans ce cadre, 57% sont nées en Belgique et 40,5% proviennent d’un pays à pratique élevée. Ces victimes doivent se soumettre à un contrôle médical annuel pour démontrer qu’elles n’ont pas subi de mutilations postérieures à l’octroi de leur statut de réfugiée.

Dominique Watrin