Le CRVI se penche sur l’entrepreneuriat social en 2020 : un pont entre le monde économique et la solidarité

Dans un contexte de précarité économique, l’entrepreneuriat social et la microfinance font figure de levier potentiel de développement. C’est sur cette thématique que s’est penchée récemment, par visioconférence, une séance des Pauses Interculturelles du CRVI (Centre Régional Verviétois d’Intégration). Sous l’intitulé « Les enjeux de l’entrepreneuriat social et solidaire en 2020 », le double exposé du jour s’est attelé à débusquer dans ce phénomène les éléments qui en font un maillon de la chaîne de lutte contre la pauvreté et les inégalités qui frappent plusieurs catégories de la population parmi lesquelles celle des personnes étrangères ou d’origine étrangère.

Deux exposés distincts et complémentaires avaient été programmés par le CRVI pour brosser le tableau de la question de l’entrepreneuriat social en 2020. Le premier des intervenants à s’exprimer était Hicham El Bekkali, conseiller et community specialist auprès de microStart, un organisme de financement et d’accompagnement à la création d’entreprise. Ce dernier a démarré son exposé intitulé « la microfinance, un levier pour une économie sociale et solidaire » en rappelant l’origine du concept de microfinance. Popularisée au Bengladesh dans les années 70, celle-ci consistait alors en de petits prêts destinés à permettre à des populations dans une situation de pauvreté extrême et n’ayant pas accès au crédit de créer des activités génératrices de revenus, faisant d’elle un des instruments majeurs de lutte contre la pauvreté.

Une source de croissance

Parti du Sud où il offrait plusieurs services financiers aux personnes exclues du système, le concept a migré vers le Nord où les enjeux auxquels il se confrontait étaient différents. Alors qu’au Sud, la microfinance était envisagée comme une source de développement et de réduction de la pauvreté, au Nord, elle était vue comme un instrument de promotion de l’entrepreneuriat et une source de croissance à long terme. En Europe, l’exclusion financière est réelle et les banques recherchent la profitabilité et jugent une évaluation du risque trop coûteuse pour des petits montants, ce qui ferme l’accès au crédit à un certain nombre de personnes.

Les facteurs d’exclusion de l’accès au crédit sont nombreux en Europe : les principaux sont le manque de garanties, le manque d’expérience et les trop bas revenus. Dans un contexte économique difficile, la micro-entreprise (moins de 9 travailleurs) peut apparaître comme un instrument pour combattre le chômage et l’exclusion sociale, mais elle n’est pas la solution à la précarité en Europe. Elle peut y contribuer, mais en complémentarité avec le reste du système au sein duquel figurent les structures financières, les pouvoirs publics, etc. et en répondant au besoin d’un accompagnement approfondi de la personne. L’idée de la microfinance est de chercher du profit, mais du profit qui soit profitable à la collectivité. La valeur sociale, l’impact social, sont très importants. Il s’agit d’être performant dans le but de faire du bien.

Ne pas faire de profit

Créé en 2011, microStart a pour objectif général d’encourager l’entrepreneuriat. L’organisme s’est attribué trois missions. La première est de financer le projet d’une personne qui veut créer et/ou développer une entreprise mais n’est pas financé par le système bancaire traditionnel. La deuxième est d’accompagner la personne avant, pendant et après sa création d’entreprise, en l’aidant à en assurer le développement et la pérennité. Enfin, la troisième mission est de défendre le concept d’entrepreneuriat social en plaidant pour le droit à l’initiative économique pour tous. Au sein de microStart cohabitent deux branches : les services financiers chargés de l’octroi de microcrédits et de prêts d’honneur, et les services non financiers qui assurent coaching et formations aux personnes accompagnées.

L’idée maîtresse de microStart est de ne pas faire de profit. Pour mener à bien ses missions, l’organisme utilise ses moyens à raisons de 70% pour réaliser sa mission sociale et 30% pour couvrir ses frais de fonctionnement. Son infrastructure comporte cinq agences (à Bruxelles, Liège, Charleroi, Anvers et Gand) et dix points de permanence. Sur le plan statistique, son public est totalement hétéroclite. Il est composé de 38% de femmes, de 24% de chercheurs d’emploi, de 20% de personnes bénéficiant d’un revenu d’insertion, de 12% de diplômés, de 70% de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, de 60% de personnes nées hors Union Européenne et de 24% de moins de 30 ans. Au niveau des secteurs soutenus, les principaux domaines concernés sont, dans l’ordre, le commerce (26%), les services (25%), le transport (18%) et l’Horeca (17%). À noter que le montant maximal de soutien financier est de 25000 € et que le soutien moyen octroyé est de 7500€.

En pratique, la démarche de microStart s’effectue à trois niveaux. D’abord, un accompagnement en amont comprenant l’évaluation et la préparation du projet. Ensuite, le financement proprement dit débouchant sur l’accès au capital. Et enfin, l’accompagnement en aval incluant le démarrage et le développement de l’activité (associant coaching, rendez-vous avec des experts, mise en réseau, etc.). Depuis sa création en 2011, microStart a ainsi financé 3863 entreprises, octroyé 5315 crédits, coaché 8804 personnes, créé ou maintenu 6240 emplois (avec une moyenne de 1,6 emplois par entreprise), le tout pour un montant de 40 millions d’euros injectés dans l’économie nationale.

Trois dimensions

Le second intervenant de la séance des Pauses Interculturelles verviétoises était Jacques Defourny, professeur à la HEC et directeur du Centre d’Économie Sociale de l’ULiège. Son exposé axé sur « les approches EMES (pour EMergence des Entreprises Sociales) de l’entreprise sociale : d’un idéal-type à une typologie des modèles » s’appuie sur une vaste enquête coordonnée par l’ULg et l’UCL, et menée par 230 chercheurs sur une base de données de 721 entreprises sociales réparties dans 50 pays. Celle-ci a débouché sur la mise en évidence de quatre modèles d’entreprise sociale que l’on retrouve dans toutes les régions du monde, dont trois sont fortement confirmés : l’association entrepreneuriale, la coopérative sociale et le social business.

Pour l’orateur, deux conceptions de l’entreprise sociale coexistent, au départ, soit la conception américaine, celle de l’innovation sociale et de l’individu entrepreneur social, et la conception européenne, qui inclut aussi les collectifs. Celle-ci est particulièrement présente en Italie et au Royaume-Uni qui sont les deux pays les plus évolués dans la reconnaissance de ce modèle. En Europe, de nouveaux cadres juridiques ont émergé dans le domaine, soit inspirés du modèle coopératif (comme en Italie, au Portugal, en Espagne, en France, etc.), soit en tant que « modèle ouvert », comme c’est le cas en Belgique (dès 1995), au Royaume-Uni, en Finlande, en Lituanie, etc.

Selon Jacques Defourny, l’entreprise sociale comporte trois dimensions. La première est un projet économique qui conjugue une activité continue de production de biens et services, un risque économique et un minimum de travail rémunéré (pas que du bénévolat). La deuxième dimension est une finalité sociale et sociétale associant un objectif de service à la communauté, une limite dans la distribution du profit et un ancrage dans la société civile. Et enfin, la troisième dimension est un mode de gouvernance participatif incluant un degré élevé d’autonomie, des parties prenantes impliquées et un processus de décision non fondé sur la propriété du capital. Cette dernière dimension qui consiste à mettre l’économique au service du social est spécifique au modèle européen. À noter que ces trois dimensions ne sont pas des conditions à remplir, mais des balises pour se situer.

Associer ressources publiques et marchandes

Pour l’intervenant, le moteur de l’entrepreneuriat est l’intérêt capitaliste, soit la recherche de profit au bénéfice des détenteurs du capital. De son côté, l’État est constitué d’un ensemble d’institutions qui visent l’intérêt général et cet État délègue certaines fonctions, dont la lutte pour la création d’emploi, contre l’exclusion sociale, etc. à des entités privées. Dans ce contexte, l’activité coopérative a émergé à l’initiative de personnes soucieuses de matérialiser l’importance de l’intérêt mutuel souvent oublié, la coopérative étant une activité capitaliste, mais orientée vers l’intérêt mutuel plutôt que l’intérêt capitaliste.

L’entrepreneuriat social a émergé de ces sociétés coopératives et du mouvement associatif au sens large qui sont partis de l’idée d’aller chercher sur le secteur marchand des ressources complémentaires pour mieux assurer leurs activités d’intérêt général. Le mouvement coopératif centré sur l’intérêt des membres s’est donc réinventé pour combiner l’intérêt mutuel avec un intérêt plus général. Les résultats de la vaste recherche universitaire portée par l’ULg et l’UCL établissent que ce qui aurait dominé en Europe, ce n’est pas la conception américaine et très libérale de l’entreprise sociale en tant que solution marchande à un problème social. La moitié des entités répertoriées par la recherche montrent, en effet, une forte hybridation des ressources qui ne proviennent pas uniquement du marché, mais associent ressources publiques et marchandes.

Dominique Watrin