Le « Dîner en famille » du CRILUX : se mettre à table autour du racisme pour n’en faire qu’une bouchée

Dans un transport en commun, sur les réseaux sociaux, au travail ou lors d’un repas familial, il n’est pas rare d’être confronté à des propos empreints de ce qu’on appelle « le racisme ordinaire ». Y réagir de manière mesurée, à la fois adéquate et ferme, se révèle alors un défi de taille pour lequel tout le monde n’est pas armé. C’est pour répondre à cette gageure que le CRILUX (Centre Régional d’Intégration de la province de Luxembourg) a créé « Dîner en famille », un jeu de société centré sur la thématique de l’immigration et toutes les questions qui s’y rapportent. Récemment présenté dans les locaux du CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) à l’intention d’un public de responsables scolaires et d’intervenants sociaux et éducatifs, ce nouvel outil pédagogique prend d’ores et déjà place dans la panoplie des cartouches destinées à abattre le racisme de tous les jours.

L’équipe du CRILUX a entamé la démarche de réflexion autour de la création d’un jeu, il y a approximativement deux ans. À l’époque, l’objectif moteur était de réaliser un outil pédagogique, à la fois plus léger et plus ludique que les éternels montages Powerpoint reprenant chiffres et informations diverses, afin d’aborder les questions de l’immigration, mais aussi du racisme que celle-ci suscite régulièrement. L’idée qui a vu rapidement le jour a été celle d’un jeu de plateau qui parle de l’immigration mais pas que, et qui puisse s’adresser à un large éventail d’interlocuteurs dont la famille et les amis. Le « Dîner en famille » était sur les rails.

Entre présentation ludique et volonté pédagogique

Échafaudé sur base d’un savant dosage entre présentation ludique et volonté pédagogique, le jeu s’est concrétisé en une première version. Testée pendant un an, cette dernière a fait l’objet de corrections et ajustements qui ont donné naissance à une deuxième version plus aboutie qui entame aujourd’hui sa rencontre avec le public, ou plutôt ses publics. Car, c’est une de ses forces, moyennant quelques adaptations de circonstance et une animation appropriée, « Dîner en famille » est en mesure de répondre aux questions de tous, enfants, jeunes, moins jeunes et même apprenants évoluant dans n’importe quelle structure d’encadrement.

Sur le plan de sa philosophie, le jeu du CRILUX s’inscrit dans un contexte général particulier. Depuis 2015 et la crise migratoire majeure qui s’est déclenchée à cette époque, une série de peurs et rumeurs concernant les migrants et tous les étrangers en général ont vu le jour et se sont répandues comme un traînée de poudre. Des citoyens inquiets ou malveillants, mais également des médias et des formations politiques, ont donné corps à ces cocktails d’idées reçues et de préjugés la plupart du temps non fondés.

Né dans ce climat général de fermeture, voire de rejet, « Dîner en famille » vise la déconstruction et la critique des préjugés et stéréotypes à caractère raciste, par la diffusion d’informations précises et exactes et d’outils de sensibilisation relatifs aux enjeux de la migration et, plus largement, de l’interculturalité. Pour mener à bien cette mission d’ampleur, le jeu fait appel à différents moyens : des questions tantôt plus ludiques, tantôt plus sérieuses et théoriques, des défis collectifs et d’incidences, le tout pour amener les joueurs à prendre un réel recul face aux idées reçues.

Axes d’animation et pistes de réflexion

La boîte de jeu est livrée avec un livret pédagogique qui annonce « Parviendrez-vous à terminer le repas sans vos préjugés ? » Ce carnet de 32 pages est un guide qui associe des axes d’animation, des pistes de réflexion et des explications qui, tantôt ouvrent la porte à la déconstruction de préjugés (comme, par exemple, « Nous sommes envahis par les étrangers », « Les étrangers prennent le travail des Belges » ou « Les étrangers profitent du système », des allégations maintes fois entendues), tantôt contextualisent les idées reçues et ouvrent la discussion sur leur teneur et les sentiments contradictoires qu’elles véhiculent. Y figurent, en outre, des arguments factuels incontestables, mais aussi des références Internet qui conduisent vers des éléments de réponse supplémentaires.

Concrètement, « Dîner de famille » est conçu sur la configuration d’un… dîner de famille, avec apéritif, entrée, plat et dessert. Il s’agit d’un simple jeu de plateau (sans dé) autour duquel prennent idéalement place entre 12 et 16 convives. Chacune des quatre phases du repas qui peuvent être prises séparément dure environ une demi-heure, pour une durée totale d’approximativement 1h30. Le jeu peut être envisagé soit dans une version courte, soit dans une version longue. La première correspond à la règle selon laquelle l’équipe qui répond correctement continue sa progression jusqu’à ce qu’elle commette une erreur. La seconde prévoit que chaque équipe répond alternativement, quelle que soit sa réponse.

Pas une solution immédiate

Les cartes de questions soumises aux joueurs sont de différentes couleurs qui correspondent à autant de types de question. Il y a les questions bleues (questions théoriques sur l’immigration à propos de réalités comme la procédure d’asile, le parcours d’intégration, le programme de réinstallation, le visa de séjour, etc.), vertes (QCM), oranges et mauves (ludiques et d’intérêt général portant sur la diversité dans des registres comme la géographie, la cuisine, etc.). Les réponses aux questions figurent à chaque fois sur les cartes, sur lesquelles est aussi indiqué le degré de difficulté des questions. Il existe, par ailleurs, des cartes « piment » relatives à des défis collectifs dont l’élaboration et la présentation couvrent une période d’une vingtaine de minutes. Et le jeu n’a évidemment pas fait l’économie des traditionnelles cases chance/malchance (sous la forme de cases « fourchette ») qui en relancent l’aspect ludique.

Pour éviter que les données énoncées dans le jeu ne soient trop rapidement dépassées, nécessitant une réactualisation permanente, l’équipe du CRILUX a veillé à mentionner les données chiffrées en pourcentage. En usage scolaire, « Dîner en famille » doit, selon ses concepteurs, être de préférence intégré dans un cours de citoyenneté ou de sciences sociales où il sera, également de préférence, inséré dans un processus. Car, ses créateurs en sont conscients, il ne constitue pas une solution immédiate au problème du racisme, ni à une situation momentanée compliquée dans une classe. À noter que le jeu est, pour l’instant, disponible gratuitement…

Dominique Watrin