Le féminisme décolonial au cœur d’une conférence en trois temps : la diversité des approches au service de la convergence des luttes

Comme toutes ses autres déclinaisons, le féminisme décolonial mène ses luttes sur tous les terrains et ses avancées sont à la fois visibles et invisibles, lentes et rapides, symboliques et concrètes. C’est sur cette thématique qu’un trio d’intervenantes a fait récemment le point, lors d’une conférence organisée dans le cadre d’un cycle intitulé « Les rendez-vous décoloniaux », mis sur pied par la plateforme associative « Décolonisation des esprits et de l’espace public » dont fait partie le CIMB (Centre Interculturel de Mons et du Borinage). Trois approches complémentaires qui mêlent analyse et expérience vécue. 

« Décolonisation des esprits et de l’espace public » est un réseau associatif qui réunit une douzaine d’associations de la région de Mons. Son objectif est de « rappeler l’histoire, non seulement pour effectuer un travail de mémoire au sein de la population mais aussi pour éveiller les consciences de chacun liées à la colonisation et ses méfaits, comprendre l’impact de celle-ci ainsi que les causes du racisme, réfléchir aux moyens qui peuvent être mis en œuvre pour combattre ce phénomène et mieux y faire face ». L’idée est notamment d’organiser un cycle de conférences-formations pour éclairer les enjeux et, derrière ceux-ci les idéologies, qui opèrent. Il s’agit donc à la fois d’un travail de transformation des mentalités et d’une action de sensibilisation des acteurs politiques.

Une discrimination systémique

La première des trois oratrices amenées à s’exprimer sur la thématique du féminisme décolonial était Christelle Asante de SERCOM, une asbl dont l’objet principal est de promouvoir l’intégration socioculturelle des personnes d’origine étrangère, particulièrement dans la région de Mons-Borinage, par l’information et la formation. Auteure d’une recherche menée au sein de l’Université du Québec, l’intervenante s’est penchée sur la question des « Exclusions sociales et pratiques inclusives ». 

Selon l’oratrice, l’exclusion sociale est une marginalisation sociale d’individus qui ne correspondent pas au modèle dominant d’une société. L’idée est que la société produit une norme dominante et que celles et ceux qui ne s’y inscrivent pas sont considérés comme des déviants et des anormaux. Cette vision entraîne une individualisation des problèmes sociaux, c’est-à-dire un déplacement de la responsabilité collective sur l’individu. Dans ce contexte, les inégalités représentent des accès différents à des ressources comme l’enseignement, le logement, etc. Et toutes les inégalités ne sont pas illégales ; on peut être condamné par la justice pour discrimination, mais pas pour traitement inégalitaire. 

Pour Christelle Asante, la discrimination constitue une différence de traitement suivant la couleur de peau, l’âge, le sexe, etc. et l’État est garant de l’égalité entre citoyens. Le concept de méritocratie est un mythe qui justifie moralement les inégalités sociales, qui justifie un ordre social créant l’oppression. Cette oppression correspond, à ce niveau, à une discrimination systémique d’u groupe social, avec ou sans le soutien de la société. Prennent place dans cette définition de l’oppression, le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. L’analyse du racisme systémique est possible via la grille d’Ardoino basée sur différents cercles intégrés les uns aux autres. Cette-ci permet d’analyser et comprendre plus complètement une réalité sociale, et surtout de construire une action sociale sur différents niveaux d’intervention. 

Une hiérarchisation des groupes d’individus

D’après l’intervenante, il existe aussi un racisme d’État. D’un point de vue institutionnel, il se présente comme une référence au système de valeurs qui configure les politiques et les législations, ce qui, en termes de racisme, se concrétise par un système d’exploitation institutionnalisée comme l’esclavagisme, la colonisation, l’apartheid, etc. Et d’un point de vue organisationnel, cela se traduit par un nouvel ordre social basé sur l’exclusion des personnes racisées, que ce soit à l’école, au travail, dans les lieux de loisirs, les bars, etc. 

Cette vision inclut également une hiérarchisation des groupes d’individus avec, dans ce cas précis, une supériorité des groupes de personnes « blanches » sur les autres prétendues races. Le racisme se transforme dès lors en prisme déformant, et cette dimension perceptive est un regard qui oriente la perception de l’autre, entraînant chez la personne discriminée la haine de soi et la haine de l’autre. Cette aliénation est une conséquence du racisme systémique et les systèmes d’oppression, quels qu’ils soient, engendrent une aliénation du dominé, mais aussi du dominant.

Christelle Asante le martèle, les pratiques inclusives devant amener à une société inclusive commencent par l’éducation. Et ces pratiques doivent prendre place à différents niveaux. Sur le plan institutionnel via une éducation non aliénante, sur le plan relationnel en se basant sur un principe de bienveillance, sur le plan groupal en instaurant une convergence des luttes, sur le plan organisationnel par l’intersectionnalité, sur le plan institutionnel par la décolonisation des savoirs et des pratiques, et sur le plan de l’historicité par le biais de la lutte pour une société inclusive.

Trois systèmes de domination

Deuxième intervenante à prendre la parole, Hafida Bachir s’est penchée, pour sa part, sur « Le féminisme intersectionnel et sa déclinaison dans l’institution », en s’appuyant sur les réalités de l’organisme qui est le sien, à savoir Vie Féminine. Reprenant quelques jalons historiques, l’oratrice a rappelé le projet de « société égalitaire, solidaire et juste » voté lors d’un congrès de son organisation en 2000. Ce vote s’assortissait d’une motion politique mettant en cause trois systèmes de domination : le patriarcat, le capitalisme et le racisme. Ces systèmes inégalitaires s’ancrent dans un principe de hiérarchisation des personnes induisant une domination des unes sur les autres. Et celle-ci peut être multiforme. L’exemple-type est celui de la femme étrangère qui est à la fois stigmatisée comme femme et victime de racisme en tant qu’étrangère.

Hafida Bachir prône une lutte contre toutes les inégalités. Et cette vision correspond à deux visées à cinq ans établies par son mouvement en 2014. Ces deux objectifs – dont elle se refuse à faire le bilan exhaustif – comprenaient d’abord une prise de conscience des mécanismes, comme le racisme et le sexisme, qui se traduisent par la domination et la discrimination. Ils consistaient ensuite à construire des solidarités féminines concrètes mettant en lumière les trois formes de domination déjà évoquées, à savoir le patriarcat, le capitalisme et le racisme. 

Dans la foulée, l’oratrice se pose la question des obstacles aux solidarités aujourd’hui, en rapportant neuf nœuds identifiés au sein de son mouvement. Et d’épingler quelques-uns de ceux-ci : les réactions racistes (ou supposées telles) dans des lieux concrets, le vécu difficile des femmes confrontées au racisme, au rejet, au manque de reconnaissance, etc., la difficulté de réagir aux propos et comportements racistes, les discours dominants banalisant le racisme et se cristallisant sur des images (médias et réseaux sociaux), le contexte d’austérité et de précarisation qui fragilise les solidarités et établit une concurrence entre les femmes, et la méconnaissance des mécanismes de racisme comme système de domination. À cette énumération d’obstacles, Hafida Bachir oppose le concept de fabrique de solidarités, un travail en profondeur mené dans les régions par son mouvement, un travail de solidarité avec les femmes qui passe notamment de manière très appuyée par des formations. 

Abandonner la prétention universaliste

Troisième et dernière intervenante, Irène Kaufer s’est appesantie, de son côté, sur la notion de convergence des luttes, en s’inspirant de son expérience au sein de Garance, une association de prévention des violences basées sur le genre. Elle s’appuie également sur son appartenance à ce qu’elle appelle une minorité non visible, soit celle liée à une identité de femme blanche d’origine étrangère, mais dont l’origine étrangère n’apparaît pas puisqu’elle est blanche. Au sein de son association, sont organisés différents stages d’autodéfense, à la fois verbale et non verbale. Son association décelant que la problématique n’est pas la même pour toutes les femmes et qu’il est nécessaire de toucher d’autres femmes, des stages spécifiques ont été mis sur pied à l’intention des femmes migrantes, incluant notamment la donne d’une possible mauvaise maîtrise de la langue française. 

Une des spécificités de ces formations est qu’elles sont confiées à des formatrices, possédant le même profil que les participantes, qui ont dès lors les mêmes ressentis et les mêmes repères. Un exemple parmi tant d’autres : un commissariat est perçu comme un lieu de sécurité pour les femmes blanches qui se sentent en danger, alors qu’il est craint par les femmes transgenres et jugé peu sécurisant par les femmes d’origine étrangère qui ont une mauvaise image préalable des forces de l’ordre, engendrée par l’une ou l’autre expérience vécue. 

Pour Irène Kaufer, il est indispensable d’interroger le terme « diversité », parce qu’il consiste à partir d’une norme. Et l’inclusion qui y est associée ne signifie rien d’autre qu’intégrer des gens différents dans la norme. Or, selon elle, tout le monde est issu d’une diversité. Même l’homme blanc valide et hétérosexuel fait partie d’une minorité dans une vision plus globale. Elle préconise d’abandonner de toute urgence la prétention universaliste, très présente notamment en France, qui consiste à ramener toutes les femmes à la norme d’une femme blanche jeune et valide. On est tous issus de minorités. 

Que ce soit en matière de féminisme ou pas, pour Irène Kaufer, il existe des combats communs dont aucun n’est plus central que les autres. Et, dans le même domaine, la difficulté est que, quand on est dominé, on peut aussi être dominant. Dans ce sens, il importe que les féministes blanches reconnaissent leurs privilèges. Ceux-ci ne sont pas voulus, mais elles les ont et elles n’ont pas besoin de les mettre en avant, ni de les abandonner. C’est un état de fait. Elles peuvent néanmoins s’appuyer sur ceux-ci pour soutenir d’autres luttes. Certains combats ne peuvent pas être mis en commun, mais il ne faut pas mener des combats les unes contre les autres. Des femmes peuvent, par exemple, soutenir le port du voile sans le porter. Mais elles peuvent aussi attendre, en sens inverse, que des femmes qui portent le foulard soutiennent la lutte pour le droit à l’avortement sans y être favorables pour elles-mêmes.

Dominique Watrin