Le regard de deux anthropologues sur la pandémie : les migrants parmi les principaux oubliés de la crise sanitaire

Les analyses des experts scientifiques n’ont pas cessé de fleurir à propos de la crise du coronavirus et de ses impacts, même les plus méconnus, sur les populations. C’est dans cette mouvance qu’il convient de classer un texte coécrit par deux anthropologues belges, Chloé Allen et Jérémie Piolat, sous le titre « Migrations et discriminations : comment penser le déconfinement en contexte de confinements structurels ».  Leur propos prend place dans la publication « Déconfinement sociétal », un document de 169 pages qui émane d’un collectif de 123 chercheurs venant de douze universités et établissements d’enseignement supérieur du pays désireux d’informer le gouvernement sur les réalités et les conséquences anthropologiques, sociales et politiques de la pandémie, du confinement et du déconfinement.

Chloé Allen et Jérémie Piolat sont tous les deux anthropologues des migrations au sein du Laboratoire d’anthropologie prospective (le LAAP, en abrégé) de l’UCLouvain dans lequel ils travaillent sur les questions de la migration et des discriminations raciales. L’expertise de la première porte sur les questions d’inclusion, d’exclusion, des frontières de la citoyenneté et de la démocratie, autant d’enjeux qu’elle aborde à travers une analyse des violences structurelles, systémiques et administratives. Elle s’intéresse également aux mouvements de solidarité et de soutien aux personnes exilées, notamment dans les coulisses des parcours de demande d’asile.

Le second, de son côté, se penche tout particulièrement sur la question des stratégies d’émancipation symbolique et matérielle, sur base du vécu d’une cinquantaine de migrants déjà régularisés à Bruxelles, ainsi que d’une trentaine d’enfants de migrants belges et français. Des interlocuteurs qui témoignent du fait que les discriminations marquent lourdement les existences des migrants et de leurs enfants, y compris au niveau de plusieurs de leurs gestes les plus quotidiens.

Se confiner en se déconfinant

Dans son analyse, Chloé Allen relaie les témoignages d’acteurs de terrain qui déplorent un abandon de l’État en ce qui concerne leur santé physique et mentale. Les conditions de vie dans les centres d’accueil sont notamment pointées du doigt, avec une impossibilité réelle d’y respecter les mesures de santé publique dans des locaux où règne la surpopulation. Et s’ajoute à cela l’existence de signes de contamination sans possibilité de test ni de consultation d’un médecin. Une équation dramatique à laquelle des résidents ont tenté d’échapper en s’éloignant du centre pendant la journée pour fuir le danger de contamination et s’isoler, prenant de la sorte le risque de se faire interpeler par les policiers. Une façon de se confiner… en se déconfinant pour fuir des conditions de vie mortifères, faute d’espace suffisant, de masques, de gants, de tests, etc.

Une autre conséquence de la pandémie sur ces personnes est celle du temps, devenu encore plus flou, concernant bien sûr les mesures liées au coronavirus, mais aussi les impacts de la pandémie sur les retards dans leur procédure d’asile. Et il en va de même pour la précarité financière et matérielle générée par la perte de revenus, avec impossibilité de payer leur loyer, de nourrir leurs enfants, de couvrir leurs besoins médicaux, faute de rentrée financière et de couverture sociale.

Les questions fondamentales qui découlent de ces vécus sont multiples. Il y a celle de la santé publique dans une situation de pandémie marquée par l’absence de protection de certains habitants. Celle de la responsabilité de l’État belge dans la mise en danger de populations fragilisées en situation d’impossible déconfinement. Celle du déconfinement à penser sans protection globale de toute la population, que ce soit dans son volet administratif, social, financier ou sanitaire. Et celle du brouillard concernant les délais liés aux demandes d’asile.

L’incurie sanitaire pointée du doigt

Moins précarisés que les interlocuteurs demandeurs d’asile de Chloé Allen, ceux, migrants et enfants de migrants, de Jérémie Piolat se disent partisans du confinement qu’ils voient comme une protection face à une incurie sanitaire orchestrée par les autorités. Ces personnes épinglent non seulement la démolition du système de santé publique mise en lumière par la pandémie, mais aussi le fait que les travailleurs des classes sociales les plus défavorisées soient en premier ligne sur le front en période de lutte contre le virus, comme le personnel des supermarchés, les éboueurs, etc. Selon ces interlocuteurs, la pandémie met en lumière les inégalités sociales, les exacerbant même.

Pour ces multiples raisons, les interlocuteurs de Jérémie Piolat réclament un éclaircissement du discours des acteurs politiques, de même que l’instauration de mesures de dépistage et de protection généralisées. Ces personnes craignent également l’éclatement d’un conflit social amorcé par les travailleurs de la santé et des secteurs qui ont été forcés de s’exposer durant la pandémie. Et elles s’étonnent de l’absence de membre descendant de migrants appelé au sein du groupe d’experts sur le déconfinement.

Quatre revendications

Sur base de ces constatations, les deux chercheurs de l’UCLouvain ont établi une série de quatre revendications. La première est la régularisation de tous les sans-papiers du pays pour non seulement endiguer la pandémie, mais surtout permettre une cohérence des mesures de santé publique. La deuxième est l’association du déconfinement avec une explication sur les dessous révélés par cette crise sanitaire : la mondialisation, la production délocalisée de produits permettant l’autarcie sanitaire et les garanties des gouvernements concernant les politiques de santé et de réparation visant les personnes exposées au virus, les malades et les victimes ayant perdu un proche ou leur emploi. La troisième est la présence d’une représentation de la population issue de l’immigration au sein du groupes d’experts. Enfin, la quatrième est l’éclaircissement complet du fait divers qui, durant la crise sanitaire, a donné lieu au décès du jeune Adil à Bruxelles.

Dominique Watrin

Retrouvez le texte complet de cette contribution via le lien suivant (page 130) :   https://usercontent.one/wp/www.youmanity.org/wp-content/uploads/2020/04/social-exit-from-lockdown.pdf