Le rôle de la mémoire dans le vivre ensemble : un délicat équilibre entre souvenir et oubli

Dans le contexte actuel d’instabilité planétaire et de diversité culturelle, de nombreux groupes sociaux affichent des revendications liées à la mémoire. Que ce soit pour faire reconnaître des massacres, des génocides ou des dominations liés à un pan de leur histoire, ils réclament la reconnaissance de leurs souffrances, voire la réparation des faits commis. Dans le cadre d’un cycle de réflexion sur le racisme qu’il co-organise avec la Maison de la Culture Famenne-Ardenne, le CRILUX (Centre Régional d’Intégration de la province de Luxembourg) a inscrit l’analyse de cette question dans son programme, à travers un exposé de Geoffrey Grandjean, professeur de Sciences politiques à l’ULiège, autour du thème de « La mémoire et le vivre ensemble – avantages et inconvénients ».

Pour ancrer sa réflexion dans le réel, le politologue invité s’appuie sur la mobilisation du personnage de Jeanne d’Arc par les hommes politiques français. Marine Le Pen a fait appel à la figure de Jeanne d’Arc en 2015, y associant trois caractéristiques : le patriotisme français, la résistance aux envahisseurs et l’incarnation d’un condensé de vertus et d’héroïsme. Évoquant la même figure en 2017, Nicolas Sarkozy y a puisé d’autres images, celles de la jeunesse, de la pureté et de la confiscation de son symbole par d’autres. Quant à Emmanuel Macron, il s’est carrément placé sous sa tutelle en 2016, l’associant aux notions de liberté et de justice, d’énergie du peuple qui va le galvaniser, d’unité qui doit conduire à un rassemblement autour de la France, ainsi qu’au fait qu’il s’agit d’une femme.

Mémoire collective et mémoire officielle

De cet exemple, il ressort que, dans des pays comme la France, on aime replacer une figure historique dans le roman national du pays. Ce processus permet de souder un peuple autour d’un récit commun. Or, dans ce cas précis, trois récits différents cohabitent, ce qui atteste que la mémoire n’est pas unique, mais plurielle. Au niveau terminologique, la mémoire apparaît donc comme un processus de tris qui inclut des oublis. Cette mémoire intègre des souvenirs, mais force est de constater qu’on oublie davantage qu’on ne se souvient.

Pour Geoffrey Grandjean, il existe une mémoire universelle qui est une réinterprétation du passé. Il s’agit d’une mémoire collective composée de souvenirs et d’oublis partagés par un groupe. Ces derniers s’inscrivent dans des cadres sociaux, c’est-à-dire qu’ils sont associés à des environnements, à des lieux, etc. On peut, dès lors, avoir une mémoire collective, sans mémoire individuelle. Dans ce cas, on va construire des souvenirs ensemble, à partir de ces cadres sociaux. Et cette mémoire collective permet de se définir, d’identifier des valeurs ensemble, et d’agir et se mobiliser ensemble.

Cette mémoire collective n’est pas unique. Il y a autant de mémoires collectives qu’il n’y a de groupes qui partagent une mémoire par rapport à des événements. Parmi celles-ci, il y a une mémoire officielle. Ses caractéristiques sont d’être autorisée par l’autorité (président, Premier ministre, etc.) et mise en scène (c’est une vitrine de présentation à la fois vers l’extérieur, l’étranger, et vers l’intérieur, la population). Et si l’État a différents monopoles (sur la justice, les impôts, etc.), il n’a pas le monopole de la mémoire. Il est incapable d’imposer ce monopole, car il est toujours concurrencé par des groupes, même dans des régimes totalitaires.

La concurrence entre victimes

Quels sont les enjeux de la mémoire au niveau du vivre ensemble ? Pour l’intervenant, le premier de ces enjeux est la dynamique concurrentielle. Nous vivons dans des sociétés de plus en plus diversifiées générant des groupes sociaux qui veulent imposer leur mémoire. Dans un cas comme celui du génocide arménien, par exemple, deux groupes se confrontent : les Turcs et les Arméniens. Débarquée aux devants de la scène internationale, en 1987, en même temps que les discussions sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, la problématique a donné lieu à de nombreux débats enflammés.

Mais la concurrence entre les mémoires s’opère tant au sein d’une même thématique (ici, la vision turque contre la vision arménienne) qu’entre thématiques (le génocide arménien contre le génocide rwandais, les exactions de la colonisation du Congo, etc.). Il y a une concurrence entre victimes. La reconnaissance des faits passés et du statut des victimes de la Shoah a notamment amené d’autres groupes à demander la même reconnaissance du statut de victime et de faits passés les concernant, jugés comme comparables, identiques, voire pires. Cette coexistence de différents groupes qui revendiquent constituent une surenchère en termes de victimisation.

Le deuxième enjeu pour le vivre ensemble est le monopole de certains instruments mémoriels. Celui-ci peut être constitué de lois qui reconnaissent certains faits passés ou en répriment d’autres. Ces choix sont une manière pour l’État de se rattraper sur son absence de monopole de fait sur la mémoire. L’État met de la sorte en place son propre processus de reconnaissance mémorielle.

Le troisième enjeu est la tension entre l’histoire et la mémoire. L’histoire, c’est l’histoire réalité, mais celle-ci ne comprend pas l’histoire des connaissances (archives, témoignages, etc.). De même, l’histoire connaissance est incapable de restituer toute l’histoire réalité. La mémoire est, elle, une réinterprétation du passé car elle n’est pas construite sur des récits scientifiques. La seule certitude pourrait provenir des récits des protagonistes de l’événement, mais leur récit est lui-même une interprétation qui passe par le filtre de leur subjectivité. Le fait que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs détermine, par exemple, que ce sont eux qui bâtissent l’histoire connaissance. Pour Geoffrey Grandjean, le problème du 21ème siècle, c’est que les individus fondent de plus en plus l’histoire sur la mémoire, sans la connaissance et l’interprétation des faits du passé. Dans le même ordre d’idée, les fake news proviennent, selon lui, d’une scission entre la mémoire et l’histoire.

Les fonctions de l’oubli

Le quatrième enjeu pour le vivre ensemble est de savoir comment gérer l’oubli. Il se fait que la mémoire, c’est aussi l’oubli. Les fonctions de l’oubli sont au nombre de trois. La première peut être d’effacer des éléments négatifs dans un processus de fonctionnement où se souvenir, c’est transmettre aux générations futures. La deuxième peut être de réconcilier dans un processus où se souvenir, c’est faire remonter des sentiments. Un exemple de cet objectif de l’oubli est l’amnistie qui n’est autre qu’un oubli organisé de manière légale. Enfin, la troisième fonction est le fait que, si se souvenir permet de réfléchir, oublier peut aussi faire réfléchir.

Le cinquième et dernier enjeu pour le vivre ensemble est la notion de la réparation de l’histoire. Ça a été le cas concernant le rôle de l’État français ou de la société des chemins de fer belges dans la déportation des juifs. Alors que, dans ce premier cas précis, les juges ont condamné l’État français à une somme d’indemnisation par déporté, la question de la réparation entraîne une interrogation fondamentale qui peut se résumer à : peut-on revenir à la situation de départ ? Et, concomitamment, peut-on tout évaluer (comme l’impact psychologique, par exemple) pour établir une indemnisation ? Et, dans la foulée, tout sera-t-il fini, une fois la réparation exécutée ? Pour Geoffrey Grandjean, cet angle de vue de l’indemnisation personnelle relève des courants individualistes de la société. Selon lui, il serait plus constructif d’envisager qu’on vit dans une société mondiale où les dommages sont multiples et de reconnaître, au lieu de réparer.

Au final, sur un plan général, pour l’intervenant, on est dans une société où ce qui compte, c’est ce qu’on dit du passé. L’avènement des médias et des réseaux sociaux a mené à ce que, ce qui compte aujourd’hui, ce n’est pas le passé, mais le récit qu’on en a et qu’on en fait.

Dominique Watrin