Le rôle des syndicats sur la question de l’immigration : une plongée dans l’histoire pour éclairer les similitudes avec les situations d’aujourd’hui

C’est un constat historique qui fait l’unanimité chez les historiens qui se sont penchés sur la question : dans l’histoire de notre pays et plus spécifiquement de la Wallonie, le travail a été le principal vecteur d’intégration des personnes étrangères. Et, dans un contexte auquel s’ajoute une période dominée par ce qu’on a appelé « la lutte des classes » entre ouvriers et patrons, le rôle des syndicats a été central. C’est sur cette thématique que le CeRAIC (Centre Régional d’Intégration de la région du Centre) et plusieurs partenaires ont convié le public à venir réfléchir lors d’une soirée organisée dans le cadre des manifestations marquant les 150 ans de la Ville de La Louvière.

La conférence organisée dans les installations hautement symboliques de l’écomusée de Bois-du-Luc avait pour titre « L’impact et l’influence du monde syndical sur l’immigration ». Aux commandes de la soirée, Amélie Rodriguez (permanente responsable de l’action des travailleurs sans-papiers à la CSC) et Joseph Burnotte (conseiller syndical à la FGTB et animateur-formateur au CEPAG) ont tous deux retracé, par évocations successives, l’historique des avancées et reculs de la cause des migrants au sein de leurs organisations respectives, tout en recadrant la problématique dans une perspective et un contexte plus larges.

Une richesse humaine considérable

Aujourd’hui, les médias et réseaux sociaux font en sorte qu’on ne peut plus oublier les « cachés » de l’histoire, et le focus récurrent sur la crise migratoire en Méditerranée en est la preuve flagrante. Parallèlement, l’immigration est un phénomène général et transversal dont on ne peut traiter les problèmes de manière partielle et ponctuelle. L’histoire plus ancienne a, elle, été jalonnée de victimes « cachées » qui se sont retrouvées ignorées et, par conséquent, démunies face à une histoire économique, sociale, politique et culturelle qui les a, au mieux laissées sur le bord du progrès, au pire broyées au profit d’un capitalisme ravageur.

Pour Amélie Rodriguez de la CSC, le brassage socio-économique incarné par la ville de La Louvière a engendré un apport de richesse humaine considérable. Et ce dernier restera un enjeu majeur dans les années à venir, surtout avec la crise climatique qui pousse d’importantes populations du sud sur les routes d’un exil forcé. Et la permanente d’expliquer que, dès 1947, la CSC s’est mise résolument au service des travailleurs migrants et des réfugiés. Dans cette démarche, le syndicat chrétien s’est d’abord structuré par sections nationales (italienne, polonaise, etc.) pour répondre à une nécessité concrète, celle de franchir la barrière de la langue. Cette volonté de donner aux travailleurs issus de l’immigration une importance réelle au sein des organisations syndicales s’est matérialisée dans le fait que ces dernières ont été les premières à accorder le droit de vote aux immigrés. Ceux-ci ont acquis ce droit en 1950, avant d’obtenir celui d’éligibilité en 1963.

La CSC a poursuivi sa course dans ce sens en créant un groupe spécifique destiné aux travailleurs migrants (semblable à ceux consacrés aux travailleurs jeunes, aux sans-emploi, etc.). Tout en leur accordant un accompagnement individuel et collectif, celui-ci a officié dans une optique générale tendant à scinder le droit de séjour du droit social. Par ailleurs, différents congrès de la CSC se sont successivement prononcés sur des thématiques brûlantes comme plus récemment l’ouverture à l’immigration humanitaire (2010) la mise en place d’une régularisation de ces immigrés humanitaires (2013), et, tout dernièrement, la réaffirmation de la solidarité avec les travailleurs migrants (2019). Pour donner corps à son credo de recréer les solidarités entre travailleurs, la CSC poursuit plusieurs axes, comme celui d’assurer leur présence au sein des centrales nationales (par exemple, dans le secteur des transports dominé par la lutte contre le dumping social), au sein des lieux de concertation pour travailleurs ou dans le cadre du lobbying régional, national et international.

Une position d’abord défensive

Nuancé sur l’historique de la relation entre syndicats et immigration, Joseph Burnotte tient à rappeler que le mouvement syndical a d’abord été dans une position très défensive face à l’afflux de nouveaux travailleurs venus d’ailleurs. Selon lui, les syndicats ont, au départ, surtout subi le phénomène migratoire. À cette période, le mouvement syndical souhaitait avant tout une meilleure maîtrise des flux migratoires. La question au centre de leurs inquiétudes était : comment contenir les flux migratoires pour que les acquis de la classe ouvrière ne s’effritent pas ?

C’est donc, en réalité, le patronat qui a pris, en premier lieu, l’initiative de s’occuper des migrants. Une situation qui se reproduit aujourd’hui. Dans le secteur du bâtiment, par exemple, il y a un tiers des travailleurs qui sont au chômage et ce sont les patrons qui mettent en place de nouvelles formules (comme celle des travailleurs détachés) à leur propre profit. De même, si, globalement, les salaires sont les plus élevés dans les secteurs où les syndicats sont les plus puissants, les plus faibles salaires sont pratiqués dans les secteurs comme celui des services et de l’aide aux personnes où il y a le plus de femmes… et d’immigrés.

La question cruciale, selon Joseph Burnotte, est de savoir comment défendre les droits des travailleurs et, en même temps, des travailleurs étrangers. Pour tendre vers cette égalité de tous, les deux principales organisations syndicales du pays ont opté pour deux stratégies diamétralement opposées : la constitution d’un groupe spécifique du côté de la CSC et l’intégration dans les groupes existants, sans faire de différence avec les autres travailleurs, du côté de la FGTB.

Un parcours sinueux

Les quelques jalons historiques posés par Joseph Burnotte attestent du parcours sinueux de la cause immigrée au sein du monde du travail. En témoigne, par exemple, ce cri des fédérations socialistes, à la fin du dix-neuvième siècle, qui déploraient qu’au lieu de donner les emplois aux travailleurs, les patrons faisaient venir des étrangers qu’ils payaient beaucoup moins cher. L’histoire rappelle aussi que les premiers migrants présents en Wallonie ont été les Flamands appelés « navetteurs » pour lesquels la stratégie de la FGTB a été de les inclure dans les structures locales et d’aller en Flandre à la rencontre des syndicalistes flamands. La syndicalisation s’est donc érigée à la fois dans les entreprises et dans les villes.

En complément de cette action des propagandistes, il y a eu, du côté chrétien, le rôle des aumôniers du travail qui était de travailler au « bonheur éternel et temporel » des travailleurs. C’est dans ce cadre qu’ils ont notamment créé des hôtels pour les travailleurs qui sont devenus de véritables maisons de famille auxquelles étaient intégrées des mutuelles, des caisses d’excursion, etc. Mais ce progrès s’est régulièrement heurté à des réactions de xénophobie, semblables à celles rencontrées aujourd’hui. Dans la fédération des mineurs, entre autres, l’accent a été mis, à un moment, sur les problèmes des travailleurs nationaux face à ceux d’une population cosmopolite qui n’était pas intéressée par les revendications locales, et qui acceptait les exigences et vexations des patrons.

À l’opposé, le passage au régime des 3 x 8 heures a eu une influence sur les flux migratoires puisqu’il a fallu trouver de nouveaux travailleurs, alors que l’idée a souvent été de contrer les flux migratoires pour ne pas perdre les acquis arrachés au patronat. Autre question : pourquoi les travailleurs migrants ne se sont-ils pas syndiqués au 19ème et au début du 20ème siècle ? Simplement parce qu’ils risquaient l’arrestation et l’expulsion, un phénomène identique à celui vécu actuellement par les travailleurs sans-papiers. Et la question qui en découle, selon Joseph Burnotte, est de savoir comment le mouvement syndical peut se déplacer aujourd’hui pour ouvrir d’autres combats que ceux qui ont lieu en entreprise, comme le travail au noir, la question des travailleurs sans-papiers, le détachement, etc.

Poser la question de l’après-lutte

Pour le représentant de la FGTB, les structures syndicales n’entendent pas ou trop peu certaines paroles. « L’action n’a de sens que si elle permet de poser la question de savoir ce qu’on va faire dans l’après-lutte, martèle-t-il. Le combat des immigrés est aussi le combat des femmes, celui du « à travail égal, salaire égal ». Il faut casser la volonté d’un certain patronat de jouer sur la différence entre catégories de travailleurs. Comme celui du travail étudiant qui remplace les jeunes travailleurs qui ont fini leurs études. Toute la société est concernée par ces combats-là. » Et, si les deux orateurs soulignent que, sans les syndicats, il n’y aurait jamais eu davantage d’égalité pour les travailleurs migrants, ils notent que la solidarité spontanée peut prendre le relais de la solidarité institutionnelle si celle-ci n’opère pas ou n’est pas efficace. Et de mettre en exergue comme une piste alternative que, si le mouvement syndical ne bouge pas, il faut avancer avec le monde associatif.

Dominique Watrin