Le volontariat des demandeurs d’asile et des primo-arrivants : une pratique qui redonne du sens, une solidarité qui devient réciproque

S’engager dans des activités de volontariat quand on est demandeurs d’asile ou primo-arrivant, la pratique n’est pas totalement neuve, mais elle a le vent en poupe. Sa présence est une telle réussite au sein de ce public particulier que deux organisations à l’origine d’activités de ce type, les Compagnons Bâtisseurs et le département Accueil des Demandeurs d’Asile de la Croix-Rouge de Belgique, se sont unis pour proposer une journée d’échanges intitulée « Le volontariat des demandeurs d’asile et des primo-arrivants : faciliter la participation et la mise en réseau ». Pour partager les expériences dans le domaine, sensibiliser les intervenants du secteur à cette pratique et donner un nouvel essor à celle-ci.

Premier acteur du binôme organisateur de la journée, la Croix-Rouge a commencé à mobiliser le public migrant à travers le volontariat, en s’appuyant sur un constat premier : le besoin pour ces personnes de s’occuper et de sortir des centres collectifs. Pour Émilie Farcy, coordinatrice du projet Volontariat des résidents de l’association, celui-ci permet de réaliser un triple objectif sous-jacent : intégrer les centres dans leur environnement à travers des initiatives de quartier et des sensibilisations, aider les résidents à comprendre la société d’accueil via notamment des formations et des ateliers citoyens, et améliorer le bien-être et l’autonomie des résidents à travers des accompagnements individuels et des projets pour « public vulnérable ».

L’expérience de la Croix-Rouge a démarré, en 2017, par une phase pilote mise sur pied dans quatre centres : à Hotton, Jette, Sainte-Ode et Belgrade. En 2018, grâce à un subside d’un an de Fedasil, l’Agence Fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile, l’expérience s’est étendue à 22 centres. Et, en 2019, toujours grâce à un subside annuel de Fedasil, 10 nouveaux centres ont rejoint l’initiative et un projet de parrainage a été mis en place. Les objectifs généraux poursuivis sont toujours d’informer et conscientiser les résidents, de les accompagner et les soutenir, d’appuyer et soutenir les équipes, et d’informer et conscientiser les structures existantes. En 2018, pas moins de 228 missions de volontariat ont été réalisées par 208 volontaires résidents dans le cadre de cette formule.

Favoriser l’inclusion

Organisation de jeunesse basée à Marche-en-Famenne, les Compagnons Bâtisseurs organisent des activités de volontariat en partenariat avec des associations locales. Parmi celles-ci, le dispositif Jactive, soutenu lui aussi, par Fedasil vise à favoriser l’inclusion sociale des jeunes demandeurs d’asile dans la communauté locale à travers des activités de type chantier, à favoriser leur ancrage à travers des actions de volontariat au bénéfice de la communauté locale, à faciliter la rencontre avec d’autres volontaires pour briser leur isolement, à développer des compétences et à aider les volontaires à identifier des apprentissages, et enfin à encourager un travail en partenariat et en réseau entre acteurs de terrain.

Le processus se déroule en quatre phases : la conscientisation et la sensibilisation pour atteindre le public cible ; la préparation et l’accompagnement de celui-ci dans la démarche ; la mise en projet et l’action (d’une durée de deux à trois semaines) ; et la valorisation des apprentissages, les perspectives et la dissémination des résultats afin de proposer rapidement d’autres actions. En 2018, première année du projet, 63 jeunes et 19 structures ont été mobilisés, et 8 projets ont été développés avec ces dernières pour un total de 114 activités. L’objectif est aujourd’hui de mettre en projet un nombre croissant de jeunes et, ce faisant, de renforcer l’émergence de projets et développer le champ de perspectives.

Pour Thibaut Lezy, coordinateur des projets collectifs au sein de l’asbl, le volontariat intéresse de toute évidence le public cible, mais il nécessite d’être structuré et flexible (avec un public très hétérogène, une réalité mouvante des réseaux d’accueil et une temporalité variable), de tisser une toile (en bâtissant un travail en relais avec le réseau d’accueil et en tissant un réseau de partenaires et contacts) et d’aller de l’avant (en se penchant sur les freins à la participation et en se remettant en question).

Adaptabilité, flexibilité et ouverture

Nathalie Mélis, chargée de recherche et développement à la Plateforme Francophone du Volontariat (PFV, en abrégé), a, elle, centré son propos sur l’accueil de la diversité dans le volontariat. Elle a d’abord tenu à rappeler que les droits des volontaires sont reconnus par la loi et que le volontariat est un acte libre, gratuit, tourné vers les autres et organisé dans une orientation non commerciale. Le projet associatif « Volonterre d’asile » a été créé en 2016 sous forme de réseau de recherche action sur le volontariat des demandeurs d’asile et primo-arrivants.

Si, pour les volontaires concernés, le sens premier de la démarche est le lien social, celle-ci recèle plusieurs enjeux pour les associations : la priorité des missions, la responsabilité vis-à-vis des personnes fragiles, l’équilibre entre professionnalisation et inclusion, le contexte politique et pratique de la reconnaissance, le temps de la procédure et de l’adaptation, et la langue et la culture. L’intérêt du projet pour les associations est de diminuer l’excès d’homogénéité parmi les volontaires et le public visé, de s’engager pour les personnes, de porter les valeurs de vivre ensemble et de cohésion sociale, de mettre l’interculturalité en pratique, de réunir des publics très divers, d’ouvrir des mondes et de pallier le manque de volontaires.

Selon l’intervenante, plusieurs critères sont à prendre en compte pour que l’encadrement du volontariat par les associations soit efficient. Les principaux sont de penser la communication, le projet en équipe, l’accueil et l’accompagnement, de bien communiquer sur les attentes, les objectifs, les besoins et de respecter l’autonomie et la liberté. Pour les demandeurs d’asile volontaires, il faut de surcroît créer des binômes, tenir compte des impératifs de la vie en centre d’accueil et envisager le bénévolat ponctuel comme un banc d’essai. Il s’agit donc de faire preuve d’adaptabilité, de flexibilité et d’ouverture. Chaque association est, par exemple, porteuse de valeurs et de fonctionnements spécifiques. Celle-ci doit, par conséquent, s’adapter pour être plus inclusive.

Le bénévolat en quatre questions

Chargé d’apporter un éclairage scientifique sur la thématique du volontariat, Altay Manço, directeur scientifique de l’IRFAM (Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations), a abordé la problématique sous la forme d’une question : « Le bénévolat comme dispositif d’insertion : à quel prix ? » Derrière ce titre générique se cachaient quatre sous-questions portant sur le bénévolat qui est pointé, dans la littérature scientifique, comme un dispositif efficace pour l’insertion à l’emploi. Quelles sont les motivations des candidats bénévoles en situation précaire ? Quels sont les apports potentiels des institutions à l’insertion des bénévoles ? De quelle insertion les demandeurs d’asile ont-ils besoin ? Quelles recommandations pratiques et politiques formuler ?

Selon l’expert, le bénévolat répond à trois motivations. Il y a d’abord une motivation altruiste, celle d’être solidaire, qui correspond à une volonté d’aider. Il y a ensuite une motivation sociale/morale, celle de rembourser sa « dette » envers la société, qui correspond à un sentiment de responsabilité et de reconnaissance. Il y a enfin une motivation instrumentale qui additionne quatre objectifs : le développement d’un réseau social, l’acquisition de nouvelles expériences et connaissances, le développement de compétences, et la recherche d’un travail (la mise à l’emploi) et de moyens (comme un défraiement, par exemple).

Des apports multiples

À la question de savoir de quelle intégration les migrants ont besoin, Altay Manço répond clairement. En premier lieu, l’intégration systémique. En second lieu, de meilleurs dispositifs dont ceux qui combinent l’apprentissage de la langue locale et l’expérience pratique, une formation théorique et un travail en contexte, des réponses aux besoins des migrants et aux besoins de la société d’accueil, et des dispositifs relationnels entre migrants et autochtones à travers des formules comme parrainage, tutorat, mentorat et bénévolat.

Par rapport à cette attente d’intégration, les apports du bénévolat sont, selon lui, multiples. Il y a celui du binôme don/contre-don ; il s’agit d’exister en tant qu’acteur en situation de précarité et d’isolement. Il y a celui de la bidirectionnalité : tout le monde change à travers la rencontre générée par le bénévolat. Il y a également celui de la circularité, celui du cycle donner/recevoir/rendre. Il y a enfin les apports pragmatiques : le développement et le partage de maîtrises, le développement d’une expérience utile au marché du travail et les aides matérielles échangées.

Une réalité non chiffrée

Tous ces apports n’empêchent pas qu’il y ait des limites à l’action bénévole. Altay Manço déplore l’absence de chiffres sur le volume de bénévolat en Europe et sur le bénéfice qu’il génère, de même que la rareté de l’information sur les bénévoles étrangers et sur leur rapport au bénévolat. Il note néanmoins qu’il existe des obstacles divers pour l’accès des immigrés aux structures associatives et aux activités bénévoles. C’est le cas notamment des difficultés de déplacement entre les centres d’accueil et les lieux d’exécution des missions de bénévolat. Il relève aussi la réduction de l’action bénévole à une communauté ainsi que les risques d’enfermement et d’exploitation.

Le directeur scientifique de l’IRFAM énumère dix critères de qualité qui renforcent le succès des initiatives de bénévolat avec les migrants. Ce sont l’accessibilité, la diversité, la clarté et la qualité des placements, le développement des capacités, la valorisation publique et la visibilité, l’émancipation, la mise en réseau, la durabilité ou le développement d’une perspective, la transposabilité et les évaluations régulières.

Sur base de ces éléments d’analyse, Altay Manço livre quelques recommandations relatives au volontariat des migrants. La première est de sensibiliser ces derniers sur le rôle du bénévolat comme vecteur d’intégration, de participation politique et d’insertion économique. La deuxième est de renverser la relation dissymétrique entre migrants et autochtones. La troisième est d’instaurer un environnement légitimant et popularisant le bénévolat. La quatrième est de promouvoir et faciliter celui-ci. La cinquième est de cadrer le bénévolat dans le temps. Et, enfin, la sixième est de… faire savoir. La journée d’échanges au cours de laquelle l’expert s’exprimait constituait un pas parmi d’autres dans ce sens.

Dominique Watrin