Les fondamentalismes musulmans : un croisement entre religion et politique face au défi de la modernité

Enchaîner et confronter les points de vue de deux experts à propos de la question des fondamentalismes musulmans, tel était le défi à la fois périlleux et ambitieux que s’était récemment fixé l’équipe du CRILUX (Centre Régional d’Intégration de la province de Luxembourg). Constituée de deux exposés étayés, suivis d’un entretien croisé, cette conférence a vu s’exprimer deux analyses à la fois différentes et complémentaires. Pour une meilleure approche d’un phénomène qui intrigue le grand public, tout autant qu’il ne l’effraye…

Alain Grignard n’est pas un inconnu dans le milieu de la recherche qui se penche sur le monde de l’islam. Cet islamologue, maître de conférence à l’ULg, possède un parcours personnel atypique qui l’a conduit de la police et, plus précisément, de la lutte antiterroriste, à la recherche centrée sur l’islam. Son propos est empreint de cette double approche. Plongé au départ, il y a plus de quarante ans, dans le combat contre le terrorisme dont le visage était celui des sinistres CCC, il a progressivement tourné son centre d’attention sur les formes ultérieures de terrorisme dont celles liées aux mouvances islamiques.

Revenir à un débat serein

Le premier constat d’Alain Grignard (de son propre aveu, difficile à entendre par les victimes et leurs familles) est que le terrorisme islamiste est un phénomène très surévalué. Et de citer un chiffre pour illustrer son affirmation : depuis 2000, approximativement 1000 personnes sont mortes de ce terrorisme. C’est un nombre certes élevé, mais, par comparaison, environ 40.000 personnes meurent chaque année par arme à feu aux États-Unis. Selon lui, la meilleure définition du terrorisme est celle de Raymond Aron qui parle d’une action dont l’impact psychologique est sans commune mesure avec l’action elle-même. Et, face à ce fléau, les gens demandent des « trucs » pour détecter la radicalisation et la contrer… et il n’y en a pas.

En analysant l’évolution du terrorisme et en y situant l’islamisme, l’homme pose un constat fort : l’important est de réfléchir avec son cerveau, pas de se laisser porter par les émotions. À ses yeux, les mesures post-attentats terroristes prises dans l’émotion sont au mieux inefficaces, au pire contre-productives. Le cas de l’attentat déjoué sur le Thalys est, selon lui, exemplaire de l’objectif des terroristes. Cet attentat qui s’affiche en apparence comme un échec, puisqu’il n’a pas abouti, était réussi au niveau du résultat, car plus personne ne prend le train de la même manière. Même déjouée, cette tentative a plongé l’opinion publique dans l’émotionnel. Son conseil est donc de revenir, en premier lieu, à un débat serein. « De nos jours, affirme-t-il en boutade, il y a plus de personnes qui s’occupent des radicalisés que de radicalisés eux-mêmes. »

Une interprétation politique de la religion

Pour l’islamologue, le radicalisme est une interprétation politique de la religion et du texte religieux. Or, comment tirer des conclusions d’un texte religieux très ancien avec des critères émotionnels ? Ce processus n’est pas unique : le même phénomène a été observé, lors des événements de mai 1968, avec Karl Marx qui était perçu lui aussi comme un dieu par ses partisans. Et, dans ce contexte, qu’est-ce qu’un fondamentaliste, un radicalisé ? Pour répondre à cette question, il faut s’en poser d’autres, à savoir : quel est le projet politique ? Et quels sont les moyens utilisés pour arriver aux fins politiques ?

Aux yeux d’Alain Grignard, à la base, il y a le constat d’un déclin de la part des penseurs. Ils ont perdu l’enseignement du prophète. Il faut donc, selon eux, retourner à l’essentiel, à la pureté d’origine. Leur projet est, dès lors, de faire une société idéale, mais le monde a changé. Il faut, par conséquent, moderniser l’action ; c’est la vision des réformistes. À l’opposé, les fondamentalistes veulent faire exactement ce que les anciens ont fait, avec l’idée que, comme ça, ils sont sûrs de ne pas se tromper. Et, en conséquence, pour eux, c’est le monde moderne qui doit s’adapter au monde de l’islam de l’époque, comme ils pensent qu’il était.

Sur base de cette idée, les moyens développés sont de deux ordres : la prédication développée par les tenants de la non-violence et l’imposition de l’islam par la force, menée par une avant-garde éclairée partisane de la violence. Les fondamentalistes sont-ils violents ? Pour Alain Grignard, la réponse est non. En Belgique comme en France, l’islamisme n’est a priori pas violent. Et il n’y a pas de prédisposition naturelle à la violence. Le glissement vers la violence trouve son explication dans le fait que plus le monde proposé est éloigné de la réalité, plus convaincre d’y adhérer est difficile, ce qui peut amener à la violence.

Un potentiel universel de crédulité

Le postulat du deuxième intervenant, Radouane Attiya, assistant au Département des sciences de l’Antiquité/langue arabe et études islamiques à l’ULg, est tout autre. Pour lui, on a tous un potentiel de crédulité. Et cette crédulité s’inscrit aujourd’hui dans un monde surinformé. Depuis 2000, par exemple, il y a eu une accélération par six de l’information. Et, dans ce contexte, on a tous tendance à souscrire à des thèses et des postulats. Quelque part, on est donc, selon lui, tous des fondamentalistes. Le fondamentalisme n’est rien d’autre que l’adhésion à une idée, une idéologie, un concept, un postulat. Personne ne peut s’en prémunir et nous avons tous a tendance à aller vers ce qui nous confirme dans nos convictions ; c’est ce qu’on appelle le biais de confirmation.

Cette notion est cependant exponentielle chez les fondamentalistes. Ceux-ci se caractérisent, selon le chercheur, par une violence qui a explosé en termes de visibilité. Et il ne faut pas oublier que les premières victimes, et le plus grand nombre de victimes, sont des musulmans. Ce fondamentalisme n’est pas une vue de l’esprit ; il répond au fait que la religion a été exclue de la société. Et pour répondre à cette situation, le fondamentalisme peut remonter jusqu’aux périodes primitives. Le texte coranique est fondateur et réceptacle de sens. Pour les occidentaux, même musulmans, il est illisible : il est écrit en langue arabe et son récit va dans tous les sens.

Une jonction réussie entre spirituel et temporel

D’après Radouane Attiya, le coran est un miroir anthropologique et historique de son temps et il est truffé de passages qui nourrissent le fondamentalisme musulman. On y trouve, par exemple, des passages qui invitent à tuer les païens là où on les trouve. Et ce texte est lu par des millions de musulmans dans le monde. Mais il y a aussi des paroles qui pacifient les rapports ; les violences qui y figurent ne sont que le reflet de celles qu’a vécu le noyau primitif. Mahomet est un arabe qui a réussi à fédérer autour d’une croyance simple et de pratiques simples, ce que n’ont pas réussi à faire les Grecs et les Romains. L’islam est une jonction réussie entre le spirituel et le temporel, mais n’est pas une religion comme les autres : c’est un système totalisant. Lorsqu’il est minoritaire, il a une attitude pacifiante.

Pour le chercheur, le fondamentalisme musulman n’a pas été créé ; il prend ses sources dans les textes d’origine. Il s’ouvre au monde, mais a du retard, tant dans les domaines technologiques qu’idéologiques. Au dix-neuvième siècle, le salafisme était culturel et littéraire et visait à inscrire l’islam dans la modernité. Il y a eu un retour vers les sources pour inscrire l’islam dans la modernité et plaquer celles-ci sur tous les espaces « islamisables ».

Radouane Attiya constate qu’en Belgique, la gestion du système musulman par l’État a été calquée sur la gestion du catholicisme, ledit État demandant à l’islam de s’aligner sur le système catholique. Ce processus a biaisé la perception du phénomène de radicalisation au départ. La question pour le chercheur est de savoir pourquoi les communautés musulmanes glissent vers la radicalisation lorsqu’elles sont précarisées. De son point de vue, il y a une violence quasi-fondatrice dans les discours de base de l’islam ; c’est une violence injonctive. Heureusement, la plupart des musulmans ont adopté une distance par rapport au texte. L’interrogation aujourd’hui est : comment transmettre ce texte de manière pacifiée ? Autrement dit, comment sortir de cette violence ?

Un islam européen difficilement envisageable

Dans le domaine des perspectives, qu’en est-il de l’idée de la création d’un islam européen ? Pour Radouane Attiya, cette idée est vue comme discriminatoire par les musulmans, perçue comme une « vaticanisation » de l’islam. En Belgique, c’est une association qui est chargée de gérer l’islam, ce qui est anticonstitutionnel. La grosse crainte à avoir, selon lui, pour la démocratie, c’est le discours simpliste d’extrême droite qui répond à l’islamisme.

Aux yeux d’Alain Grignard, un pas vers l’islam européen pourrait être l’islam des Balkans qui existe depuis cinq siècles. Il est adaptable à l’Europe sans conceptualisation, sans intellectualisation. Est-il acceptable par les personnes concernées ? Très difficilement, estime l’expert. Parce qu’il est très minoritaire et quasi-invisible. Et les islams marocains et turcs majoritaires chez nous ne sont pas prêts à l’accepter. Selon lui, le proposer n’est même, pour l’heure, pas du tout envisageable.

Dominique Watrin