Les religions, vecteur d’accueil des migrations et de passerelle vers le pays d’accueil

En Belgique comme ailleurs, les relations entre migrations et religions ont toujours été étroites et à double sens. D’une part, les migrations ont influencé le paysage religieux et philosophique du pays d’accueil. D’autre part, les foyers de culte de ce pays d’accueil ont joué un rôle régulier de moteur dans l’accueil des populations migrantes. Une plateforme d’organisations coordonnée par le CeRAIC (Centre Régional d’Intégration de la région du Centre) a récemment organisé une rencontre-débat autour de cette double articulation, sous l’intitulé « Migrations, religions et laïcité ».

Quatre personnalités représentant autant de courants religieux et philosophiques étaient au centre de cette rencontre placée sous le signe de l’échange et de l’ouverture : Calogero Fanara, pasteur de l’Église Chrétienne Évangélique, le Père Étienne Ntale, aumônier de la Communauté Africaine du Centre, Carlo Caldarini, membre fondateur de l’asbl Action Laïque Belgo-Italienne (ALBI) et Ali Oubila, président de l’Académie Islamique de Bruxelles Almizan. L’objectif était de répondre avec eux à la série de questions suivantes : quel rôle les religions du pays d’accueil ont-elles joué dans l’accueil des migrants ? Quelle influence ces derniers ont-ils eu sur les pratiques religieuses dudit pays d’accueil ? Comment ont évolué les liens avec les pays d’origine sur ce plan ? Et dans quelle mesure cela a-t-il influé sur le pluralisme religieux et la laïcité ?

Un tissu social devenu multiculturel

Le premier intervenant, Calogero Fanara, cheville ouvrière de l’Église Chrétienne Évangélique de La Louvière, a dressé un tableau historique des rapports entre les migrants d’origine italienne, puis, plus récemment, originaires d’Afrique et d’Europe de l’Est, venus intégrer sa communauté et, de la sorte, lui présenter de nouveaux défis internes et externes. À son origine à la fin des années 50, son Église Chrétienne Évangélique brassait une population essentiellement italienne. Celle-ci était constituée d’hommes seuls, venus travailler dans les charbonnages et la sidérurgie, rejoints plus tard par leurs familles.

Cette population s’est intégrée dans le tissu local et, en cinq décennies, leur Église en a fait de même dans le paysage belge. Centrée au départ autour de l’identité italienne, celle-ci a glissé vers un culte en français, avec des mutations comme le passage à des chants plus modernes, à une place plus affirmée de la femme, à la collaboration inter-églises, etc. Mais ce sont surtout les nouvelles migrations apparues au fil du temps qui ont bouleversé la configuration de cette Église, en lui conférant un tissu social totalement multiculturel. Le besoin d’intégration socio-professionnelle de ces populations comptant des migrants économiques et des demandeurs d’asile a transformé son travail de fond en y intégrant des actions d’aide matérielle, mais aussi des actions citoyennes dans le domaine de l’intégration et de la réinsertion sociale.

Le Père Étienne Ntale, aumônier de la Communauté Africaine du Centre, a tenu à témoigner, pour sa part, de la confrontation de sa communauté avec l’interculturalité au quotidien. Il souligne que l’attention aux migrants s’inscrit comme une des missions principales de l’Église catholique, avec un souci d’accompagnement de personnes venues de partout. Cet accueil implique, selon lui, tout autant de répondre aux questions concrètes qu’aux questions spirituelles. Des services sont donc apparus progressivement comme des banques alimentaires accessibles à toute personne quelle que soit sa religion, des écoles de devoirs, des services d’aide juridique aux sans-papiers, etc.

Un moteur de lien social

Campé davantage dans un rôle d’analyste du lien entre migration et religion, Carlo Caldarini de l’asbl Action Laïque Belgo-Italienne a tenu à distiller quelques clés d’interprétation des liens noués entre les deux pôles. Il positionne clairement la religion comme un moteur de lien social, tout en tenant à faire d’emblée la distinction entre la religion en tant que croyance et la religion en tant qu’organisation. Parmi ses constats figure celui que la religion du pays d’origine ne remet pas en cause celle du pays d’accueil. Cette dernière représente généralement un réconfort pour le migrant, passé le choc, parfois brutal, de l’arrivée. L’intervenant met également en exergue l’affaiblissement de la pression de la communauté d’appartenance du pays d’origine en situation d’exil et donc une augmentation de la liberté d’expression religieuse.

Par ailleurs, Carlo Caldarini constate aussi qu’il y a souvent une interconnexion entre la religion et la décision de quitter le pays d’origine. La plupart des phénomènes migratoires s’enracinent dans des causes socio-économiques, climatiques et dans des conflits… dont une majorité de conflits religieux avec persécutions. Dans ce contexte, la religion joue le rôle d’« agence » d’accueil des migrants du pays d’origine, canalisant, en quelque sorte, le phénomène.

Autre élément marquant : le colonialisme a joué un rôle primordial, en poussant les personnes sur les routes de l’exil vers les pays qui ont imposé leur religion dans le pays d’origine. Il n’en reste pas moins, selon Carlo Caldarini, que l’esprit de base dans l’accueil des migrants, présent dans tous les cultes, est la solidarité. Et d’ajouter, à titre d’exemple, combien les discours racistes et anti-migrants actuels, tels que ceux tenus par le populiste italien Matteo Salvini, sont ambigus, associant leurs paroles de haine avec des symboles religieux omniprésents et s’appuyant sur le soutien de catholiques notamment fondamentalistes.

Une communauté musulmane plurielle

Représentant le culte musulman, Ali Oubila rappelle, de son côté, que l’apparition marquée de l’islam en Belgique fait suite aux accords bilatéraux noués avec le Maroc et la Turquie (en 1964), la Tunisie (1969), puis l’Algérie (1970). Ces accords ne comportaient pas de définition des aspects sociaux et culturels du lien avec le pays d’origine. Il s’agissait principalement d’immigration économique (la Belgique avait besoin de main-d’œuvre), démographique (la Belgique avait besoin de population) et politique. S’y est adjointe une migration « officieuse » au sein de laquelle on retrouvait essentiellement des étudiants. Pour tous ces migrants, l’intention de départ était le retour au pays, ce qui a induit, chez les primo-arrivants, une situation schizophrénique entre l’intention de retour et la progression vers un enracinement, un phénomène qui jouera un rôle majeur dans leurs difficultés d’intégration et dans la reproduction des comportements socioculturels du pays d’origine.

La reconnaissance de l’islam intervient, en 1974, dans un contexte de crise pétrolière et de problèmes économiques. Pour Ali Oubila, elle place sous une même bannière une immigration marocaine (majoritairement manuelle et sans grande instruction), tunisienne (comportant pas mal d’intellectuels) et algérienne. Ces migrants forment donc une communauté musulmane plurielle, tant sur le plan doctrinal que sur celui des croyances, pour qui se rassembler équivaut à survivre. Selon lui, la multiplication des groupes augmente le pluralisme religieux, créant une nouvelle réalité qui peut s’avérer enrichissante dans une dynamique d’ouverture. Mais, à l’opposé, elle représente aussi un risque de cloisonnement ethno-religieux, avec l’apparition de commerces spécifiques, d’organismes humanitaires spécifiques, de partis politiques spécifiques, d’agences de voyage spécifiques, d’écoles confessionnelles, etc.

Par ailleurs, les pays d’origine ont conservé un contrôle sur leur communauté, via les mosquées, via l’envoi de professeurs du pays d’origine, via le rôle des ambassades respectives, etc. L’immigration peut, dès lors, être vu comme un vecteur hasardeux qui a contribué à modifier considérablement le pluralisme religieux et à le complexifier grandement.

Dominique Watrin