L’intersectionnalité, un concept-outil méconnu, né aux États-Unis, qui peut s’avérer très précieux dans le cadre du travail social

Le mot « intersectionnalité » peut apparaître comme un terme barbare, mais il s’agit aussi d’un mot à la mode dont le sens et la multitude de réalités qu’il cache sont souvent mal compris. C’est à cet éventail de réalités que le CRVI (Centre Régional Verviétois d’Intégration) a consacré récemment une de ses pauses interculturelles organisée sous forme de webinaire. Derrière son intitulé « L’intersectionnalité : un outil pour mieux comprendre, un outil pour mieux agir », cette séance a permis d’explorer un concept-outil méconnu et à s’interroger sur sa pertinence et sur son utilité dans le cadre du travail social.

Aïda Yancy est historienne, militante antiraciste, LGBTQI+ et féministe, ainsi que chargée de projet « Safe Space ». Elle présente le concept d’intersectionnalité comme issu d’une théorie féministe noire née aux Etats-Unis. Le constat de base qui soutient ce terme est que tout est différent pour les femmes noires racisées. Les discriminations dont celles-ci sont victimes sont différentes de celles des hommes noirs parce qu’elles sont également des femmes. Et les discriminations qu’elles vivent sont aussi différentes de celles vécues par les femmes blanches, parce qu’elles sont également noires. En d’autres termes, elles souffrent à la fois de racisme et de sexisme. Leur situation se positionne à l’intersection des deux.

Une oppression systémique

C’est Kimberlé Crenshaw, juriste, féministe et militante des droits civiques, qui a mis en exergue la réalité de cette intersectionnalité à la fin des années 80. Le terme désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de discrimination, le racisme et le sexisme en priorité, mais d’autres peuvent s’y ajouter comme celles frappant les personnes âgées, les pauvres, les personnes homosexuelles, les personnes atteintes de handicap, etc. L’idée sous-jacente est de s’inscrire en contrepied d’une norme dominante qui définit toutes les autres. Dans la plupart des cas concernés par les questions de racisme et de sexisme, cette norme prend schématiquement la forme de l’homme blanc, hétérosexuel, de classe moyenne, victime d’aucun handicap.

Dans une société, dans un système juridique, face à une double discrimination comme le racisme et le sexisme, la question généralement au centre du débat est de savoir si la personne est victime de racisme ou de sexisme, alors qu’elle est en réalité victime des deux. Cette oppression systémique dont la personne est l’objet est de quatre ordres. Elle est d’abord individuelle, personnelle. Elle est ensuite historique, puisqu’elle existe depuis la nuit des temps. Elle est également institutionnelle, puisqu’elle s’exerce dans les hôpitaux, dans les écoles, à la police, etc. Et elle est enfin structurelle parce qu’elle touche des pans entiers de vie, comme l’emploi, le logement, la santé, etc.

Un concept académique à la mode ?

Ce concept d’intersectionnalité est apparu via le monde académique américain. Il a été conceptualisé par le milieu académique, mais l’idée vient du terrain, de la réalité des gens. Alors que certains perçoivent ce concept comme élitiste, comme un concept intellectuel pas accroché à la réalité du terrain, c’est plutôt une idée qui est remontée du vécu vers le monde académique. Cette croyance fait que son application reste limitée et qu’elle ne percole pas réellement dans la société. Et particulièrement en Europe où les nouvelles visions venues d’Outre-Atlantique apparaissent traditionnellement avec quinze à vingt ans de retard sur le monde anglo-saxon.

Pour l’intervenante, le terme d’intersectionnalité est donc un concept académique, mais aussi un mot à la mode (régulièrement glissé dans les demandes de subsides, par exemple) souvent mal compris. L’idée n’est pas, selon elle, d’accumuler les oppressions, ni encore moins d’établir une compétition entre les oppressions ; c’est simplement une intersection. C’est aussi un outil qui sert à résoudre les problèmes d’accès, une sorte de zoom pour voir où sont les obstacles, les problèmes d’accès et les résoudre. Par exemple, pour avoir accès au CPAS, il faut connaître l’existence de cette institution, savoir à quoi elle sert, savoir lire et écrire, savoir s’y déplacer, éventuellement avec des enfants, etc. En permettant d’identifier les personnes confrontées à cette même palette de difficultés, l’intersectionnalité est aussi un gain de temps.

Pour Aïda Yancy, prendre en compte concrètement cet outil de lutte essentiellement féministe qu’est l’intersectionnalité implique d’accepter qu’il existe encore des inégalités de genre dans notre pays. « L’intersectionnalité en tant qu’outil sert à trouver les endroits où nos politiques ne percolent pas, à identifier les obstacles impensés que rencontrent les personnes les plus marginalisées et à aller les débloquer. », résumé l’intervenante. Et de poursuivre : « Pour trouver ces obstacles, il faut aller chercher les expertises là où elles se trouvent : chez les personnes concernées. Il n’a jamais été question de « faire à la place de ». Quand on se concentre sur les personnes multi-marginalisées, on résout les problèmes de plus de personnes à la fois, généralement celles qui sont le plus précaire et donc, celles qui en ont le plus urgemment besoin. »

Viser l’équité plus que l’égalité

La notion d’intersectionnalité est à l’opposé de celle d’universalisme. Cette dernière englobe les besoins universels (nourriture, logement, etc.), mais leur fréquence, leur hauteur, etc. varient suivant les individus. « Qui est donc cette personne dont les besoins sont universels ? interroge Aïda Yancy. En opposition, l’intersectionnalité veut s’appliquer à voir les différences, les situations particulières, les exceptions. L’intersectionnalité se base sur la notion de race et voit les couleurs, les différences. » Dans cette optique, il convient, dès lors, davantage de viser l’équité que l’égalité. En tenant bien évidemment compte du fait que les politiques sont conçues par des humains avec leur vision et leurs failles.

Concept américain à l’origine, l’intersectionnalité doit aussi faire face à des réserves émises sur base de l’idée que « le racisme, c’est pire là-bas ». L’intervenante balaie cette idée d’un revers de la main en y répondant qu’« il existe chez nous aussi, avec les mêmes caractéristiques. Il a juste un autre goût et prend d’autres formes plus subtiles à nos yeux, parce que les dénonciations sont moins bien médiatisées. » Le racisme est présent sur le plan individuel bien sûr, mais aussi sur le plan historique (notamment avec le passé colonial). Il existe au niveau institutionnel, notamment avec des exemples de discrimination scolaire d’enfants noirs turbulents qui sont davantage dirigés vers des sections moins valorisées, alors que, dans le cas d’enfants blancs présentant un profil similaire, on se pose la question de savoir s’il n’existe pas des problèmes familiaux, de divorce en cours, etc. justifiant son comportement. Le racisme se manifeste enfin sur le plan structurel avec une présence dans des domaines aussi divers que le logement, l’éducation, la santé, etc.

Donner du pouvoir aux personnes concernées

Selon Aïda Yancy, le racisme est un système qui, en premier lieu, est hautement adaptatif ; qui, en deuxième lieu, maintient en place des mécanismes de domination et une hiérarchie sociale ; et qui, en troisième lieu, assure une répartition inégale des ressources. Et de commenter : « Personne n’échappe au racisme qui est présent dans les médias, dans les films, dans le folklore (carnaval, Père Fouettard…), etc. On ne peut pas grandir en Belgique sans côtoyer des aspects racistes. » À ses yeux, l’idée générale qui doit primer est d’accepter qu’on ne peut pas échapper au racisme, mais que notre rôle, c’est d’être vigilant. « Il existe, par exemple, un cliché du terroriste postérieur aux attentats bruxellois de 2016, illustre-t-elle. C’est celui d’un homme, jeune, de « type arabe », porteur d’un sac de sport. Dans le cas de cet exemple, il faut sortir de cette vision en se posant la question de ce cliché. »

Comment peut-on rendre nos actions plus intersectionnelles ? L’intervenante énonce trois pistes parmi d’autres. La première est de donner du pouvoir aux personnes concernées. L’expérience est une forme d’expertise et il existe aussi des gens qui combinent plusieurs types d’expertise. La deuxième piste est de ne pas parler à la place de. Il n’existe pas de personnes qui n’ont pas de voix, juste des personnes qui n’ont pas accès aux moyens d’expression. Enfin, la troisième piste est de ne pas se contenter d’ouvrir des portes. Il faut être proactif et parfois aller chercher activement les expert(e)s. Au niveau du travail social, la priorité est de croire les personnes concernées et d’écouter leurs besoins.

Dominique Watrin