Radicalisme, complotisme et conspirationnisme, un trio d’inspirations complémentaires qui continuent à faire peser une menace sur le monde

Radicalisme, complotisme, conspirationnisme, la thématique a quelque peu disparu de l’avant-scène de l’intérêt médiatique depuis l’apparition, il y a environ un an, de la pandémie mondiale du coronavirus. Il n’en demeure pas moins qu’elle reste d’actualité et que sa réalité continue à faire des ravages à plusieurs endroits de la planète. C’est ce contexte précis qui a incité l’équipe du CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) à la remettre au centre des attentions à travers un webinaire axé sur l’analyse de Michaël Dantinne, professeur de criminologie à l’ULg, et intitulé « Radicalisme, complotisme et conspirationnisme : dangers et implications ».

Une question se pose d’emblée : le radicalisme est-il un concept opérant ? Peut-on faire un lien direct entre radicalisme et terrorisme ? Pour le chercheur, il y a un lien, mais il n’est pas automatique. Il y a toujours, dans le radicalisme violent, la traduction en acte violent d’idées radicales. Il y a, dès lors, toujours d’abord un passage par l’adhésion à ces théories radicales. Ce passage, cette dynamique, ce processus, c’est ce qu’on appelle la radicalisation.

La perception de ce terme a cependant évolué. L’usage médiatique des termes « radicalisme » et « radicalisation » a augmenté avec le temps. On ne les utilisait pas, il y a une vingtaine d’années. Or, ces processus existaient déjà à l’époque. Mais on ne les avait pas nommés, on ne les avait pas étudiés. On a longtemps considéré que cela ne présentait pas d’intérêt. Les gens radicalisés étaient des fous pour certains, des sous-humains pour d’autres, et on privilégiait donc d’autres réponses. C’est l’augmentation de la récurrence des attentats qui a fait qu’on a commencé à les étudier davantage.

Les modèles théoriques d’aujourd’hui analysent davantage l’individu dans un groupe, dans une interaction avec des idées. On sait, par exemple, désormais que le sentiment de ne pas avoir d’importance dans la société peut être un déterminant dans le processus de radicalisation. Et ce sentiment est plus fréquent chez des jeunes qui vivent dans des quartiers plus vulnérables au niveau socio-économique, ce qu’ils compensent en fréquentant des pairs porteurs d’idées, notamment radicales, qui leur donnent ce sentiment d’importance qu’ils n’ont pas ou pensent ne pas avoir.

Rester absolument dans la science

Les événements terroristes ont été une forme d’opportunité pour la recherche. Le rôle des experts présents dans les médias est cependant de ne pas sombrer dans la verbalisation d’opinions personnelles, mais d’apporter des éléments d’analyse avec des informations théoriques basées sur des données empiriques constatées sur le terrain. Comme dans la crise sanitaire, le rôle des experts est à appréhender avec distance. Les experts n’ont ni l’habitude, ni la formation adéquate pour affronter l’exposition médiatique. En matière de radicalisation, les dangers sont de s’exprimer sur celle-ci pour ses propres intérêts, qu’ils soient narcissiques ou financiers, et aussi de devenir accro aux médias et, conséquemment, de s’y exprimer quand on n’est pas sûr de ce qu’on avance… ou quand on n’a rien à dire sur le sujet. Il est indispensable de rester absolument dans la science.

Les processus les plus déterminants dans la radicalisation ne sont pas des ingrédients d’une recette qui serait identique partout. Il y a tout un chemin long qui passe par des étapes : par d’abord s’intéresser à des idées radicales, puis par ne pas les repousser, par y adhérer et enfin par les traduire en actes. Mais, s’il n’y a pas de recette précise, on connaît aujourd’hui les ingrédients qui peuvent entrer en fermentation pour créer ce processus de radicalisation.

Ce sont d’abord le sentiment d’insignifiance (se sentir insignifiant et retrouver, par l’adhésion à ces idées, un sentiment d’importance), le degré de solitude et la qualité des relations sociales qui vont constituer des facteurs de risque de radicalisation. Il y a également la construction identitaire : le fait que la personne se définit principalement comme appartenant à une ethnie, à un groupe religieux, à une nation ou à un peuple va être extrêmement important. Il y a ensuite le niveau de frustration qui façonne un mal-être générateur de griefs et des affects négatifs qui sont au cœur de ce processus de radicalisation. On peut y discerner un sentiment de privation, d’injustice (soit à titre individuel, soit au niveau d’un groupe), un problème d’estime de soi ou un besoin narcissique fort qui ne trouve pas d’écho, un sentiment de discrimination (objective ou subjective, mais principalement subjective), et enfin un besoin d’ouverture ou de fermeture cognitive, c’est-à-dire la capacité de vivre ou de ne pas vivre avec le groupe. Tous ces éléments peuvent servir d’indicateurs et sont des points sur lesquels on peut agir.

Une clé de lecture, d’analyse et d’action

Mais quelle est la part de l’idéologie dans ce processus de radicalisation ? Pour Michaël Dantinne, elle est absolument centrale. Elle est, selon lui, le logiciel qui va venir se greffer sur le processus de radicalisation. Ce logiciel est interchangeable et le processus va fonctionner de manière identique, quelle que soit l’idéologie. Le salafisme violent a occupé le devant de la scène dans l’actualité mais les facteurs décrits vont autant amener les individus vers l’extrême-droite ou l’extrême-gauche que vers l’extrémisme religieux et islamique. Le rôle de l’idéologie est central parce que celle-ci présente la particularité d’être totalement paralysante, c’est-à-dire qu’elle présente à l’individu qui va y adhérer une forme de totalitarisme intellectuel qui lui attribue la clé de lecture du monde, la clé d’analyse et la clé d’action, et prétend que tout le reste n’est pas bon.

L’idéologie détermine donc à la fois le diagnostic pour l’individu, le groupe et la société à travers une grille très simple qui explique tout. Pour le salafisme, c’est, par exemple, en caricaturant, qu’on s’est écarté des prescrits de l’islam. De surcroît, l’idéologie prescrit l’avenir et prescrit l’action, jusqu’à prescrire l’utilisation de moyens violents pour corriger les choses. C’est totalisant, simpliste et manichéen, et c’est ce qui fait son pouvoir de séduction. Il faut cependant concevoir cette idéologie comme un éventail d’idées dont l’importance dépend de celui qui les porte. C’est la figure porteuse de l’idéologie qui rend celle-ci importante. Et c’est la relation développée par la personne avec cette figure qui va faire qu’elle va adhérer à ses idées.

D’après Michaël Dantinne, cette mécanique est identique, que ce soit dans l’idéologie d’extrême-droite, d’extrême-gauche, ou même dans l’écologie violente. Grâce à cette idéologie, l’individu isolé recrée des relations sociales, mais avec des individus porteurs de la même idéologie radicale. Pour chaque individu, il y a un facteur qui va être déterminant dans sa radicalisation : ce sera tantôt la solitude, tantôt le sentiment de discrimination, tantôt le sentiment de privation, etc. Et l’addition des facteurs de risque crée l’ouverture propice aux idées radicales.

Le rôle déterminant du leader

Quelle place occupe l’effet de groupe dans le processus de radicalisation ? Selon le chercheur, on a eu longtemps tendance à considérer celle-ci comme un acte individuel. Aujourd’hui, on sait que cet acte se fait toujours en contact avec d’autres membres du même milieu humain. Les recherches démontrent qu’il existe, par exemple, plein de fratries parmi les terroristes. La radicalisation n’est jamais un processus individuel. Quand une personne se radicalise via son ordinateur, elle n’est, en réalité, pas seule.

La recherche d’individus qui partagent les mêmes idées fait partie du processus et le mythe de l’auto-radicalisation est un leurre. Une étude belge récente démontre que les personnes qui se sont radicalisées ont eu un premier contact qui a eu lieu par Internet. A contrario, ce premier contact ne débouche pas forcément sur une escalade dans la radicalisation. En revanche, ceux qui vont embrayer dans une consommation active (et non plus semi-passive) des idéologies radicales sont ceux qui basculent dans la radicalisation.

Dans la radicalisation comme dans le terrorisme actif, il faut absolument un leader : un leader religieux dans le radicalisme religieux, un leader tactique dans le radicalisme terroriste, etc. Le charisme du leader est donc un élément déterminant. Particulièrement, dans des extrémismes violents où on vise le statut de héros ou de martyr. Des études ont, par ailleurs, établi que la déliquescence des rapports humains dans certains quartiers génère une forme de manque qui va pouvoir trouver un palliatif dans les idéologies radicales. Et aujourd’hui, le pouvoir de séduction des idées radicales islamiques, comme la création d’un Califat, n’est pas mort.

Des liens avérés entre complotisme et idées radicales

En ce qui concerne le complotisme et le conspirationnisme, il est d’abord important, pour Michaël Dantinne, de dire qu’il existe un faisceau de théories conspirationnistes considérées comme telles par ceux qui n’y adhérent pas et comme vérité par ceux qui y adhèrent. Et, à côté de ces théories, il y a des croyances conspirationnistes. L’idée centrale des théories conspiratonnistes est que le monde est déterminé par des complots menés par des groupes d’individus plus ou moins ciblés. Parmi ceux-ci figurent les élites, les sionistes, etc. en fonction des théories. Le monde est, dès lors, considéré comme dirigé, dans ses options fondamentales, par l’existence de ces complots dont l’essence est d’être cachés.

Cette vision peut, tout comme le radicalisme, mener à des actes violents, comme cela a été le cas avec le massacre mené par Anders Breivik en Norvège, mené à Christchurch en Nouvelle-Zélande, etc. Il est également clair qu’on peut avoir des croyances conspirationnistes et ne pas passer à l’acte, mais il y a un risque réel et les services de sécurité savent qu’il existe actuellement une montée des thèses et croyances conspirationnistes et qu’il convient d’y être attentif.

Quel lien y a-t-il, dans ce contexte, entre radicalisation et complotisme ? Ces liens sont multiples pour Michaël Dantinne. Pour lui, le nouveau logiciel idéologique vient recouvrir le processus de radicalisation, au même titre que les idées d’extrême-droite ou d’extrême-gauche. Sur le plan de la mécanique et de la théorie du processus de radicalisation, on a les faits qui prouvent qu’il existe des liens avérés entre ces visions. Le complotisme partage avec les idéologies radicales le simplisme, le manichéisme, etc. comme on l’a vu récemment avec l’assaut du Capitole aux États-Unis.

Par ailleurs, des observations faites au Canada, en Angleterre, aux États-Unis et en France démontrent que les théories complotistes ont plus de succès auprès des personnes qui ont des idées politiques extrémistes. Par exemple, les personnes ayant une vision conspirationniste de la pandémie de Covid-19 (virus créé en labo, etc.) ont davantage un positionnement politique extrémiste qui est de surcroît majoré par une détresse psychologique. Les thèses conspirationnistes vont davantage s’ancrer chez les gens en fermeture cognitive, les gens qui ne comprennent pas les choses, pour qui le complot explique celles-ci et comble un sentiment d’insécurité, et chez les gens qui vivent une sorte de détestation de la chose publique.

Un effort d’éducation à mener à long terme

Et que dire du rôle des réseaux sociaux dans ces phénomènes ? Michaël Dantinne détaille. Le principe de fonctionnement de certains réseaux sociaux est de proposer du contenu qui est fonction de celui déjà consommé. Si la fenêtre d’ouverture d’un individu se réduit à son smartphone et à son ordinateur, la conséquence de l’action des algorithmes est de l’emmurer dans une vision du monde qui va être extrêmement fermée. Mais c’est la consommation active qui est plutôt importante et ceux qui veulent aller plus loin dans leurs contacts avec les idées radicales les trouveront toujours sur le web et même dans le « deep darkweb » si nécessaire.

S’il existe une autorégulation de ces réseaux, pour Michaël Dantinne, le gros enjeu est de considérer que le monde ne se donne pas à voir dans les réseaux sociaux, que la vision des autres et de la société ne se forge pas à travers ceux-ci et ça, c’est un effort d’éducation à mener à très long terme. La représentation du monde se construit par l’expérimentation directe, par le regard critique et par la distance que l’on prend vis-à-vis de ce que l’on lit et consomme.

Le contexte pandémique actuel du monde est un facteur favorable à la propagation des théories complotistes et à l’adhésion à celles-ci. Cet état de fait est dû à différents facteurs parmi lesquels l’isolement accru des gens et une consommation plus importante des médias sociaux. Cette tendance est également valable pour les films d’inspiration complotiste comme « Hold-up » et la tendance générale observée est que l’adhésion à un de ces discours complotistes crée une propension à adhérer à des visions complotistes dans d’autres domaines.

La théorie conspirationniste se bâtit, en réalité, sur de tout petits éléments qui n’ont aucun lien ensemble et qui vont se superposer. On remet en cause la version officielle des autorités publiques avec des contre-explications. On s’appuie sur un faible faisceau d’éléments explicatifs qui confortent la thèse défendue et on enchaîne les thèses favorables, les déclarations, qui affichent une pseudo-scientificité, pour mettre en cause, au final, une version officielle. Et celui qui consomme cette théorie n’a ni la compétence, ni l’envie de remettre en cause chaque couche de cette version qu’il rejoint donc dans son ensemble.

Dominique Watrin