Travailler avec la communauté des Roms : la nécessité d’établir des passerelles de compréhension mutuelle et de dialogue

C’est vrai dans tous les pans de la société, qu’il s’agisse du secteur économique, social, administratif, scolaire ou autre, le monde des Roms est un des plus compliqué à aborder et à comprendre pour qui n’en fait pas partie. Les intervenants des centres régionaux d’intégration ne font pas exception à cette règle. C’est la raison pour laquelle le CRIC (Centre Régional d’Intégration de Charleroi) a choisi de consacrer un de ses webinaires à un aperçu de cette communauté à la fois mystérieuse, hétérogène et riche de son histoire. Découverte ou rappel, la démarche de ce « Travailler avec les Roms en région de Charleroi » était utile et instructive à plus d’un titre.

Pour mener à bien son approche, l’équipe du CRIC avait choisi d’axer sa visioconférence sur deux volets précis. En premier lieu, un tour d’horizon plus théorique, à la fois encyclopédique et sociologique, succinct sur l’histoire et les mille visages de la communauté rom. Et, dans un deuxième temps, un exemple d’activité de terrain organisée sur la région de Charleroi à l’intention de cette communauté. Ces deux exposés étaient successivement confiés d’abord à Olivier Bonny, coordinateur d’un programme de cohésion sociale à Bruxelles et ensuite à Elvira Hasan, interprète et travailleuse sociale, médiatrice scolaire aux commandes du projet « Des Roms sur le chemin de l’école » mené durant deux ans en terre carolorégienne.

Un groupe composé d’une mosaïque d’ethnies

Connaître la communauté Roms pour qui y est extérieur n’est pas chose aisée. Derrière les mots rom, gitan, tzigane, manouche, gipsy ou autre, souvent enrobés d’une connotation de curiosité, de méfiance voire de dénigrement, se cache une réalité tout autre faite de pauvreté, de discrimination, de persécution, quand il ne s’agit pas carrément de politique génocidaire. Pour cerner ce microcosme généralement considéré comme relativement fermé, Olivier Bonny s’est penché sur sa composition sociologique et ethnique construite au fil de l’histoire.

L’expert fixe les Roms comme une population plutôt issue de l’Europe de l’Est. Selon les chiffres en sa possession, ils seraient entre 25 et 40.000 en Belgique, dont 10 à 15.000 en Wallonie. Différents groupes seraient présents en Europe : les principaux seraient situés l’un dans la péninsule hispanique, le deuxième en France et en Europe occidentale, et le troisième dans les pays de l’Est et en Russie. À ceux-ci s’ajoutent les Roms du Moyen-Orient dont on évalue la présence à 10.000 individus en région bruxelloise, parmi lesquels 80% de Syriens.

Il s’agit donc d’un groupe hétéroclite, composé d’une mosaïque d’ethnies regroupées sur une base nationale, avec des dialectes différents suivant les régions. Leurs leaders fondent leur légitimité sur une forme de patriarcat local ou sur une base religieuse, et affichent généralement une réussite économique, symbolique ou religieuse. La cohérence émergeant de cette base locale s’opère cependant sur un support national, avec une communauté serbe, macédonienne, etc. Le fondement culturel de cette communauté repose sur une culture orale très importante, assortie d’une importance de la parole donnée et de la négociation. Une priorité énorme est, par ailleurs, accordée à la famille et aux enfants qui sont aimés et respectés.

Une histoire jalonnée de rejets et de persécutions

Pour Olivier Bonny, l’histoire de la communauté rom a été jalonnée de rejets et de persécutions. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale les Roms ont même fait l’objet de mesures légales de mise à l’écart dans des sociétés où l’itinérance qui n’était pas la norme était jugée comme suspecte, voire source de criminalité. La communauté a donc été victime de diverses mesures de violence de trois types. D’abord, l’exclusion, le bannissement et l’interdiction de séjour. Ensuite, la réclusion, l’esclavage et la condamnation à la galère. Et enfin, principalement au 20ème siècle, l’extermination, assortie dans les années 30 d’une politique eugénique, matérialisée notamment par une stérilisation des femmes qui a eu cours jusque dans les années 90.

Le profil général des familles roms comporte plusieurs critères convergents. Il s’agit, en général, d’un public peu qualifié, orienté vers les métiers pratiques valorisés sur le marché informel et disposant d’un ancrage indépendant très marqué, parfois devenu propriétaire, avec des enfants peu scolarisés en vertu du principe qu’il vaut mieux un bon mariage qu’un bon diplôme. À Bruxelles, une partie de cette population a cependant été de plus en plus engagée dans les services publics (comme dans le secteur de l’entretien communal) et il existe une classe moyenne éduquée au sein de laquelle des personnes font le choix d’une carrière dans le monde associatif.

Cette communauté subit néanmoins énormément de préjugés et de stéréotypes, faits à la fois de fascination assortie d’affectation, et de rejet et d’hostilité. Conséquence directe de cette position, les membres de cette communauté investissent souvent de manière limitée et sécurisée dans les relations sociales, ne conservant que les relations indispensables, à l’image de celles qu’ils entretiennent avec de structures comme les administrations, la police, etc. Comment travailler avec cette population, compte tenu de cette donne ? Olivier Bonny énumère deux approches différentes et complémentaires, précisant qu’il existe une approche par le collectif, celle centrée sur la minorité ethnique (c’est l’approche privilégiée par les pays anglo-saxons et la Flandre) et une approche civique citoyenne dans laquelle l’individu prime sur la collectivité (c’est l’approche française et belge francophone).

Les embûches spécifiques à l’accrochage scolaire

Elvira Hasan a été aux commandes d’un projet orchestré avec le CPAS de Charleroi. Avec l’étiquette de médiatrice scolaire, mais aussi avec l’immense avantage informel d’appartenir à la communauté rom, elle a porté cette initiative baptisée « Des Roms sur le chemin de l’école » dont le but était d’augmenter l’accrochage scolaire des enfants issus de cette communauté. Le projet s’appuyait sur la réalité du grand décrochage scolaire des enfants roms, liée à une autre réalité qui est l’exclusion sociale des publics roms.

Au cours des deux années qu’a duré ce projet, la médiatrice scolaire a été confrontée à trois réalités liées à ces enfants roms : une grande difficulté de respecter les règles de l’école, un fort sentiment de discrimination et une faible connaissance de la langue française. Lors de l’action d’accrochage scolaire mise en place dans deux écoles de la région, le projet a combiné le soutien scolaire exercé en concertation avec les parents et des activités dites « de récompense » destinées à fidéliser la participation des jeunes au travail de fond mené avec eux. La concrétisation du projet s’est d’emblée heurtée à différents problèmes concrets. Les principaux d’entre eux étaient l’instabilité de la participation au soutien scolaire (alors que les activités ludiques de récompense étaient davantage suivies), les problèmes de déplacement et le regard des parents sur la mixité.

Des solutions ont donc été mises en place pour combattre ces difficultés. Une formule de covoiturage a été élaborée sur base d’une collaboration avec les pères des enfants et un accompagnement aux tâches administratives a été proposé aux parents. Progressivement, ce renforcement de l’encadrement a créé une dépendance du public vis-à-vis de la médiation, notamment avec la demande de l’envoi d’un rappel téléphonique avant chaque activité alors que celles-ci étaient programmées à date et heure fixes. D’autres demandes ont aussi abouti à la médiation, comme la sollicitation d’une aide pour trouver un emploi, perspective considérée comme une urgence absolue.

D’autres freins sont aussi apparus. Les activités se sont parfois révélées sources de peur. La religion s’est affirmée comme primordiale au sein des familles, de même que la prédominance de la culture rom. C’est ainsi que la notion de l’adolescence et des bouleversements qu’elle génère chez les jeunes est très peu prise en compte. Il n’y a pas de vision d’une étape entre l’enfance et l’âge adulte. Le schéma de pensée est différent dans la communauté rom. Les parents craignent que cette transition nuise à un mariage réussi, ce dernier étant ce qui structure les jeunes et les empêche de s’éloigner de la communauté. Le mariage est vu comme une richesse absolue qui permet l’agrandissement de la famille pour le bien de tous.

Un rejet ancré dans la méconnaissance

Pourquoi la communauté rom fait-elle encore l’objet de tant de rejet ? Pour Elvira Hasan, Il existe une trop grande visibilité, une trop importante médiatisation de ces personnes présentées comme vivant dans la misère et perpétrant des actes de délinquance. Il y a donc une profonde méconnaissance de qui sont les Roms. Conjointement, il y a aussi, selon elle, l’attitude des Roms qui doivent, de leur côté, se remettre en question. Ceux-ci restent trop souvent silencieux par peur du rejet et ne rectifient donc pas cette vision qu’on a d’eux.

Pour Olivier Bonny, le rejet s’est également construit au fil de l’histoire, avec les mesures de discrimination, de contrôle, de punition, etc., notamment à des époques pas si lointaines où le nomadisme était assimilé à du vagabondage. Tout s’est par conséquent, selon lui, construit progressivement à travers une vision des Roms perçus au fil du temps comme des gens dangereux, menaçants, avec une surveillance policière, administrative, judiciaire accrue des États.

Comment, dans ce contexte, favoriser la participation des enfants Roms à l’école et, par extension, à des activités pour les jeunes (mouvements de jeunesse, etc.) ? Pour Elvira Hasan, cette participation doit avant tout se fonder sur le long terme, avec la création de projets qui prennent en compte les caractéristiques de ces enfants et de la communauté des Roms. Pour Olivier Bonny, il s’agit d’un grand défi qui doit englober le soutien à la scolarité de ces enfants et l’apport de l’école (direction enseignants) qui doit également épauler ces enfants de son côté. Pour ce faire, peuvent être envisagées la méthode externe avec l’engagement de médiateurs roms, mais avec le risque que le groupe continue à fonctionner à part, et l’approche inclusive qui consiste à insérer la culture rom dans les projets.

Dominique Watrin